Les Lettres de Jean Vanier

Noël 2004
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L’Arche, Trosly, Noël 2004

Nouvelle  Année 2005

En ce temps de Noël, beaucoup de gens souffrent aujourd’hui à travers le monde, surtout en Asie du sud. Quel drame ! Il est peut-être difficile de nous réjouir en cette saison des fêtes pendant que tellement d’autres sont dans le deuil. Faut-il des catastrophes comme cela pour que le monde se réveille et que les pays plus riches arrivent à partager avec les pays plus pauvres ?  Et quel merveilleux mouvement de solidarité ! Ce tremblement de terre et ce raz de marée nous bousculent et nous rappellent cette autre catastrophe qui est l’écart grandissant entre ceux qui ont et ceux qui n’ont pas.

Noël, c’est la fête de Dieu qui vient, dans la faiblesse et la vulnérabilité d’un enfant, nous visiter, pour être avec nous, partager nos joies et nos souffrances, pour que nous aussi, nous partageons entre nous comme des frères et des sœurs en humanité.  Dieu vient vivre avec nous une relation de confiance qui éveille notre cœur et nous transforme en des hommes et des femmes de compassion. Nous devenons alors signes dans notre monde.

Le Verbe s’est fait chair pour que nous puissions faire le passage d’être centrés sur nous-mêmes à nous ouvrir aux autres, humblement, mais véritablement. Ce n’est pas facile d’aimer et de laisser tomber les barrières qui nous enferment et d’aller vers les autres.  Plus je vieillis, plus je prends conscience de mes failles, de mes peurs, de mes blocages et de  mes difficultés relationnelles. Il y a toujours une lutte en moi entre le désir de vivre des relations simples de communion et le besoin de pouvoir et de contrôler les autres. Je me rends compte que ce n’est pas par mes propres efforts que je peux changer et acquérir la liberté intérieure qui me permettra d’aimer. Mon cœur de pierre a besoin d’être transformé par l’amour de Dieu en un cœur de chair, vulnérable, ouvert aux autres.

Je sens de plus en plus que l’Arche et Foi et Lumière sont un trésor qui nous a été confié par Dieu. Après avoir lu les synthèses de la première année d’Identité et Mission, David Ford, un théologien et ami de L’Arche, nous a dit à Christine et moi : « L’Arche n’est pas seulement née de Dieu et guidée par Dieu, elle est aussi la gloire de Dieu ». J’aime penser que chaque communauté est la joie de Dieu.  Jésus n’a-t-il pas tressailli de joie sous l’action de l’Esprit Saint en disant : « Je te bénis Père, Seigneur du Ciel et de la Terre, d’avoir caché cela aux sages et aux intelligents et de l’avoir révélé aux tout petits » (Luc 10 :21). La joie de Dieu n’est pas seulement que nos communautés accueillent ceux qui sont souvent mis à l’écart dans nos sociétés, mais qu’elles sont un milieu où ils puissent vivre et approfondir une relation avec Lui.

Oui, Dieu s’est fait chair ; il s’est manifesté ; il s’est donné comme ami aux petits et aux pauvres, aux personnes simples qui ne sont pas pris par un désir de pouvoir. Ne faut-il pas devenir petit, pauvre, comme un enfant, pour entrer dans le Royaume de l’Amour ? La vie dans nos communautés peut être source de transformation,  mais il nous faut accepter d’être transformés.  Devenir « petit », comme un enfant,  ne veut pas dire être mièvre. C’est prendre conscience que par nous-mêmes nous ne pouvons pas devenir vraiment libres ; c’est avoir l’audace de croire que si nous laissons Dieu vivre et agir en nous, nous pouvons faire de belles choses.

L’Arche et Foi et Lumière sont un signe et un paradoxe. Ceux que la société rejettent parce que faibles, apparemment « inutiles », deviennent pour nous présence de Dieu.  Si nous les accueillons, ils nous font passer du monde de la compétition, du besoin de faire de grandes choses par nous-mêmes, à un monde de communion des cœurs, à une vie simple, faites de petits gestes d’amour ; ils nous conduisent sur un chemin de paix.

Merci à chacun de vous pour vos vœux de Noël et de bonne santé. Ces dernières quatre semaines ont été remplies de visites chez les médecins, un petit séjour à l’hôpital, un peu plus de repos et de promenades. J’ai été triste d’être obligé d’annuler mon voyage en Honduras. Mais au dernier rendez-vous le médecin m’a dit : « Continuez à vivre et à voyager ! Il n’y pas de danger ! » J’ai toujours un cœur qui chante parfois trop fort avec mon arythmie ! Je dois faire attention, mais le cardiologue s’occupe bien de moi et m’apprend à vivre avec !  N’est-ce pas notre spiritualité : vivre avec ses limites, ses faiblesse et rendre grâce. Donc après Noël, comme prévu,  je donnerai une retraite au Foyer de Charité de Tressaint et le 7 janvier j’aurai la  joie d’aller au Burkina Faso pour la rencontre de l’Arche Afrique.

En ce temps de Noël je rends grâces pour chacune de nos communautés de l’Arche et de Foi et Lumière et pour tous nos amis. Soyons en solidarité avec les communautés proches des zones sinistrés et de toutes celles qui vivent quotidiennement dans des situations de grande vulnérabilité et d’insécurité. Notre chemin de paix est petit et humble, proche des humbles et  des faibles.

Que ce Noël soit vraiment une fête de l’amour pour chacun ! Que cette nouvelle année soit une transformation de chacun de nous  et de chacune de nos communautés, et un temps de consolation pour ceux qui souffrent.

Je vous embrasse,

Jean Vanier

P.S. Je vous conseille de lire le nouveau livre de Michel et Colette Collard « Si les pauvres nous humanisaient ». Il parle de leur vie avec les personnes sans domicile fixe dont la terre, le « chez soi »   sont souvent la rue ou des bouches de métro. Michel et Colette vivent avec eux et créent avec eux des relation de confiance mutuelle. Ce livre révèle une spiritualité qui est une relation d’amitié et de confiance, qui transforme et devient signe pour notre monde.


14 septembre 2004, dans la Maison de retraite de St Thomas (Syrie)

Avec les membres du Conseil International de Foi et Lumière, je me trouve dans cette maison de retraite à 30 kms de Damas, un lieu un peu désert. On dit que le prophète Elie a séjourné dans une grotte près d’ici, (voir Premier Livre des Rois, ch 19), où il attendait la présence de Dieu.  Dieu est venu, mais il n’était ni dans l’ouragan, ni dans le feu, ni dans le tremblement de terre. Dieu, le Dieu de tendresse et de compassion, était présent dans la brise légère du soir.  Ici, sur cette petite montagne, dans la brise légère du soir, j’aime accueillir cette douce présence de Dieu.

Le Conseil International est impressionnant d’unité et de sagesse autour de Viviane Le Polain, coordinatrice, Roy Moussali, vice coordinateur, Marie-Hélène Mathieu et le Père Josef Larsen. C’est une joie d’être avec chacun des membres du Conseil (même si je ne participe pas à toutes les réunions).  Mon programme a été plein.  J’ai eu la joie de visiter « Al Safina »,  la petite communauté de l’Arche dans la vieille ville de Damas, revoir ceux et celles que je connais,  rencontrer les nouveaux, retrouver les membres du conseil d’administration et des amis. C’est un grand cadeau pour moi d’être le témoin de la croissance et de l’approfondissement de nos communautés, et d’une façon spéciale celle de Damas.

A Damas, j’ai visité la grande Mosquée, lieu étonnant d’immense beauté et grandeur; tant de personnes assises sur de grands tapis, parlant entre eux ou priant et lisant le Coran, des enfants jouant tranquillement. J’ai aimé prier près du tombeau de Jean le Baptiste, ce grand témoin de Jésus,  qui est vénéré par les musulmans dans cette mosquée, demander la paix à Dieu avec tant d’hommes et de femmes : que les murs entre nos cultures et nos religions s’abaissent, que nous puissions apprendre à dialoguer ensemble  avec toutes nos différences, et vivre en communion les uns avec les autres.

Les trente-huit communautés de Foi et Lumière sont merveilleusement vivantes en Syrie : pleines de jeunes qui partagent souffrance et joie avec des personnes ayant un handicap et leurs parents. On sent une véritable famille entre tous, catholiques et orthodoxes, encouragés et soutenus par leurs évêques respectifs que j’ai eu la joie de rencontrer. C’est beau de voir comment les personnes les plus faibles sont source d’unité entre les Eglises. La paix et l’unité ne viennent pas nécessairement d’en haut, mais d’en bas, par les humbles qui attirent les cœurs. J’ai donné deux journées de retraite aux membres de l’Arche et de Foi et Lumière et leurs amis. J’ai été touché par le pèlerinage à Homs avec toutes les communautés de Foi et Lumière en Syrie (mille personnes), les quatre évêques, orthodoxes et catholiques, marchant en tête d’une procession. Un témoignage d’unité.  

Deux conférences publiques se sont tenues  à Damas et à Alep, chacune réunissait environ sept  cents personnes, à majorité musulmane. Le grand Mufti d’Alep y a participé et a donné un témoignage sur les personnes portant un handicap qui sont un chemin vers Dieu.

Dans le désert, au monastère de « Mar Moussa »

 Avec le Conseil International nous sommes montés à « Mar Moussa », en plein désert. Pour y parvenir il a fallu une bonne marche dans la montagne. Roy me donnait le bras pour éviter que je ne tombe. « Mar Moussa », reconstruit sur des ruines millénaires, est une nouvelle communauté monastique : des moines et des moniales vivent, prient, et travaillent ensemble oeuvrant  pour être un lieu de dialogue et communion  entre chrétiens et musulmans. Au milieu de tant de peurs dans le monde, tant de murs érigés entre cultures et religions, l’Esprit Saint est en train de faire naître des communautés de paix, qui ne font pas de bruit, mais qui sont des « brises légères », signes que l’amour et la paix sont plus forts que la haine et la guerre.

Je pense beaucoup au «Poverello », François d’Assise, qui, avec un autre frère franciscain,  au moment de la quatrième croisade en 1213 a traversé la ligne qui séparait les armées ennemies. Sans chaussures, sans argent, sans nourriture, comme un pauvre, il est allé rencontrer le Sultan à Damietta en Egypte. Les deux hommes ont été touchés l’un par l’autre. Un geste de paix dans un monde en guerre. Dans la règle des franciscains, François incite ses frères à être comme des serviteurs auprès des musulmans, à l’image de Jésus venu servir humblement.

Retraite-pèlerinage en Terre Saint

 Au mois de juin, avec une quarantaine de personnes de langue anglaise, venant de l’Arche au Canada, aux Etas-Unis, d’Angleterre et de la France, j’ai eu la joie de faire partie d’une retraite- pèlerinage sur les pas de Jésus en Terre Sainte, qui est aujourd’hui terre de violence et de conflits, comme ce l’était au temps de Jésus. Un temps très fort qui a commencé sur le Mont des Béatitudes, près de Nazareth, et s’est terminé au Saint Sépulcre, à Jérusalem, avant de nous séparer. Le lendemain a été célébrée l’Eucharistie de la résurrection. Nous avons vécu un temps d’unité et d’approfondissement dans notre vocation d’alliance dans l’Arche. C’est difficile de raconter une expérience comme celle-ci ; elle se vit et nous l’avons vécue et nous sommes tous repartis renouvelés. Nous étions surtout touchés par l’immense souffrance et l’angoisse qui s’y vivent. Nous avons écouté des témoins de ces souffrances, désirant la paix : Rabbi Levi, responsable d’un synagogue à Jérusalem, Petite Soeur Chiara, responsable des Petites Sœurs de Jésus en Palestine, Abouna Raffic, prêtre palestinien,  David Neuhaus s.j., juif et citoyen d’Israël, Jacqueline Sfeir, ancienne présidente du conseil d’administration de notre petite Arche à Béthanie qui a dû  fermer ses portes. Kathy Baroody, de L’Arche, qui était avec nous, a ouvert un petit atelier près de Bethléem, pour une quinzaine d’hommes et de femmes chrétiens ou musulmans que nous avons pu visiter.  Nous avons pu voir le nouveau mur en construction, de huit mètres de hauteur, qui sépare Israël de la Palestine : un mur de souffrances.  Nous avons vu et entendu, tant de situations difficiles à porter ou à partager. Notre monde est rempli de souffrances. Comment pouvons-nous être solidaires de ces personnes qui souffrent ?  Nos communautés veulent être un chemin de paix par l’accueil de l’autre qui est différent, un lieu d’espérance quand  tant de gens ont perdu l’espérance.

Retraite oecuménique en Irlande du Nord

Après ce pèlerinage aux sources de notre foi, j’ai donné une retraite œcuménique en Irlande du  Nord, encore un autre lieu où  deux cultures s’affrontent et ont du mal à se rencontrer et à se comprendre. Des membres des deux cultures appartenant à différentes Eglises y participaient. En Irlande du Nord, des personnes comme Ruth Patterson œuvrent jour après jour pour construire la paix : aider les gens à se connaître, à ne plus avoir peur les uns des autres, et de là, commencer à s’apprécier et à se pardonner. C’est un long chemin ; les cœurs sont tellement blessés. Pardonner n’est jamais facile. La haine et le désir de vengeance semblent plus naturels que la paix à nous, pauvres êtres humains, qui ont tendance à nous enfermer derrière les murs de « notre groupe ».  Mais Dieu a promis à travers le prophète Ezéchiel de changer nos cœurs de pierre en cœurs de chair et de nous donner Son Esprit. Nous avons besoin de l’Esprit Saint pour regarder l’autre, différent, comme un frère, une sœur, un ami et non comme un ennemi. Nous avons besoin de Son Esprit pour communier avec la personne de l’autre, souvent cachée derrière le handicap ou l’étiquette que nous collons sur elle ; voir ce qui est beau et lumineux dans l’autre, plutôt que ce qui est négatif et blessé.

Pèlerinage à Lourdes les 14 et 15 août

J’ai été invité à Lourdes lors du pèlerinage de Jean-Paul II  les 14 et 15 août. On m’a demandé de faire une courte méditation devant lui et la foule de pèlerins, sur les mystères lumineux du  rosaire, c’est à dire, le Baptême de Jésus, les Noces de Cana, l’Annonce du Royaume, la Transfiguration de Jésus au Thabor, l’Eucharistie. Je me suis alors trouvé très proche du Pape. J’étais ému par la gravité de son handicap, par ses difficultés à parler en raison de sa maladie de Parkinson. Par la suite, une personne m’a dit : « Le voir à la télévision si handicapé m’a fait mal au cœur. Il faut qu’il démissionne ou meure vite ». Combien de fois ai-je entendu des remarques similaires au sujet des personnes qui ont un handicap mental. C’est une attitude peut-être compréhensible au plan humain. Que c’est difficile de voir et d’accepter la souffrance humaine et l’être humain défiguré. Par sa pauvreté physique, le Pape révèle un mystère ; il est un symbole vivant de la présence de Dieu dans la faiblesse. Plus encore que par sa parole,  par son corps si fragilisé il nous enseigne la valeur de la vie humaine ; il nous montre un chemin de sainteté. J’ai été très touché par son humilité et son courage, par la force et l‘étincelle de vie qui jaillissent de son regard, par la façon dont il accepte sa réalité souffrante et humiliante et par son immense tendresse. Dans sa pauvreté et sa vieillesse  il nous appelle à cette tendresse ; il est signe de la gloire de Dieu qui se manifeste aujourd’hui dans sa pauvreté et sa vulnérabilité

Nos sociétés exaltent  la force et la beauté physiques. Mais est-ce cela être humain ? Qui nous inspire à devenir plus humains ? Les grands et les puissants de ce monde ? Ou ceux qui éveillent en nous l’amour et la bonté, la tendresse et la compassion et ce qui est le plus profond en nous ?

*  *  *

Il y a 40 ans L’Arche commençait. Je voudrais rendre grâce à Jésus pour ces années riches de fruits et de dons  étonnants, inattendus et inespérés. A l’occasion de cet anniversaire, mon cœur est plein de reconnaissance à Dieu pour le Père Thomas. Il m’a conduit, et a conduit beaucoup d’entre nous, vers ce trésor des personnes ayant un handicap. Il m’a ouvert un chemin de vie spirituelle et a accompagné beaucoup parmi nous sur ce chemin pendant de longues années. Le 30 octobre, toute la communauté de l’Arche-Trosly partira en pèlerinage à Lourdes pour rendre grâces pour nos 40 ans.

Je me sens heureux,  même si parfois je manque d’énergie et que mes jambes me semblent faites de coton ! J’ai pu me reposer et me ressourcer à Orval en août. Ma joie est d’être plus présent dans ma communauté, avec chacun dans mon foyer du Val Fleuri, de ne plus être dans des lieux de décisions de l’Arche et de Foi et Lumière ; j’ai confiance en ceux et celles qui sont appelés à  porter les responsabilités aujourd’hui. Ma joie aussi est de voyager pour annoncer Jésus, comme j’ai fait en juillet à Prince George, B.C. et à Erie, Pa. Ma joie est d’annoncer à temps et à contre temps L’Arche et Foi et Lumière, la beauté des personnes avec un handicap qui, à travers leur vulnérabilité, nous conduisent vers Dieu. Ma joie est de continuer mon chemin avec Jésus et de prier avec vous tous, dans une grande confiance pour l’avenir. Merci à chacun de ceux qui m’ont envoyé des vœux et des prières pour mes 76 ans. C’est bon de vieillir en étant en communion les uns avec les autres.

Jean

Dessin de Francis Maurice, L'Arche Daybreak

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