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Trosly,
Pâques 2004
Tout
récemment, j’ai donné la parole à quatre retraites et à deux
« Katimaviks ». Je me rends compte combien je me sens
appelé à annoncer le message de Jésus et la bonne nouvelle de
l’amour. J’aime annoncer le mystère de l’Arche et de Foi et
Lumière, car c’est un vrai mystère : ceux qui sont rejetés
nous guérissent et nous transforment si nous entrons en relation
avec eux. En janvier,
dans son message à un Symposium International au Vatican sur la
dignité des personnes ayant un handicap, Jean Paul II évoque ce
mystère en disant que
« les
personnes atteintes d’un handicap sont des témoins privilégiés de l’humanité. Elles
peuvent enseigner à tous l’amour qui sauve et elles peuvent
devenir des messagers d’un monde nouveau, non plus dominé par la
force, par la violence et par l’agressivité mais par l’amour,
la solidarité, l’accueil… ».
Oui,
je suis heureux de consacrer les dernières années de ma vie à
proclamer ce mystère que le Père Thomas avait pressenti en
m’inspirant de commencer L’Arche en août 1964.
Une
des retraites s’adressait à 50 personnes venant des communautés
de l’Arche d’Ambleteuse, d’Ecorcheboeuf, d’Aigrefoin et de
Paris : (25 assistants accompagnés de 25 personnes ayant un
handicap) Ensemble, pendant cinq jours, nous avons vécu quelque
chose de fort: les personnes ayant un handicap révélant si
clairement qu’elles ont été choisies de Dieu pour confondre les
puissants et les intellectuellement capables par la simplicité,
l’ouverture et
l’amour de leur cœur.
Dans ces retraites, que nous appelons en France « Arc
en Ciel », je saisis plus profondément la vocation de notre
peuple et la mission de l’Arche et de Foi et Lumière dans nos
Eglises. Créer des communautés, un réseau d’amis autour des
plus faibles, où nous nous aimons et nous nous portons les uns les
autres ; partager la vie ensemble et ainsi être signe, dans un
monde de compétition et d’individualisme, que l’amour est plus
fort que la haine. C’est notre façon de lutter chaque jour pour
la justice et la paix.
Puis,
en avril, avec Odile, j’ai donné la parole à une retraite de
cinq jours à Nevers, pour 85 assistants arrivés depuis moins
d’un an dans l’Arche, venant de 35 communautés d’Europe et du
Moyen Orient. J’étais émerveillé par la soif dans le cœur de
la plupart d’entre eux de connaître mieux le message de Jésus et
le message de l’Arche. La retraite était en silence. J’étais
touché par la participation le matin à la prière silencieuse
d’adoration. Cette retraite m’a confirmé que beaucoup de
personnes viennent à l’Arche pour découvrir une forme de vie
différente de celle proposé par nos sociétés : une vie
communautaire qui n’est pas facile mais qui donne sens à leur
vie.
Durant
cette retraite une jeune femme est venue me voir. Son histoire est
semblable à celle de tant d’autres. Elle vient d’une famille
heureuse, elle a réussi ses études et a trouvé un travail
qui la passionnait ; elle avait des amis. Mais elle me disait
qu’elle n’était pas heureuse : une partie de son être
demeurait insatisfaite. Un ami lui a suggéré de prendre une année
à « perdre du temps » pour les autres, car elle était
hyper-active. Par internet, elle est tombée sur une communauté de
L’Arche. Elle s’y est rendue et y vit une véritable
transformation. Elle découvre de plus en plus que son hyper-activité
était une fuite de la relation. Toute relation provoquait en elle
une angoisse et une malaise. Elle remplissait sa vie de projets.
Dans sa communauté, disait-elle, elle est obligée de faire
descendre ses masques, d’accueillir celui qui est en face d’elle
et de découvrir qui elle est en profondeur. C’est un
chemin de croissance et de vie pour elle, un chemin de paix et de vérité.
C’est un chemin où elle est en train de découvrir la présence
de Dieu caché au plus profond d’elle-même et des autres :
un Dieu de lumière et d’amour. Cette jeune femme est en train de
découvrir non plus seulement la générosité mais la communion des
cœurs qui transforme.
Puis
du 1 au 4 avril, j’ai donné une retraite dans un abbaye au sud de
l’Angleterre où nous étions environ 270 personnes, dont à peu
près 120 de l’Arche et de Foi et Lumière. Je vois combien il est
indispensable pour les assistants – et pour nous tous - de prendre
du temps hors de la vie quotidienne pour découvrir le sens de ce
que nous vivons, pour renouveler notre vision et trouver la
paix et la sagesse pour continuer la route. Notre danger, c’est la
fatigue, le stress, le « trop de choses à faire ». Nous
avons besoin de nous replonger dans l’Evangile pour découvrir –
redécouvrir - que nous sommes aimés de Dieu et envoyés par Dieu
pour bâtir la communauté. Nous avons besoin du repos et du
silence, silence extérieur et intérieur, pour écouter ce que Dieu
désire aujourd’hui de nous, pour ne pas subir la vie mais choisir
la vie qui nous est donnée.
Nous
avons besoin de ce silence pour pouvoir accepter des changements en
nous et autour de nous chaque jour. Toute notre vie est faite de
changements…parfois de changements majeurs : choix de vie,
maladie, deuil ; parfois de
petits changements intérieurs où on grandit dans l’écoute
et l’amour des autres. Chacune de nos vies est un mystère de
croissance, de changement et de transformation. De notre naissance
jusqu’à notre mort, nous sommes en continuel mouvement de
croissance et de décroissance, de joies et de deuils, de choses
planifiées et d’événements inattendus. Chaque jour, nous sommes
appelés à nous adapter à du nouveau, à des crises ou des manques
ou des dons nouveaux.
Ce
qui ne change pas, c’est l’importance de la Parole de Dieu, la
parole de sagesse, de vérité et de justice et du don de l’Esprit
Saint et du besoin des autres pour continuer à grandir et rester
fidèles dans l’amour les uns pour les autres et pour être un
signe dans notre monde.
Pendant
cette Semaine Sainte, je donne la parole chaque jour
dans une petite retraite à la Ferme de Trosly. Nous suivons
Jésus sur son chemin de descente dans la faiblesse et la pauvreté.
Jésus a été rejeté car il appelait au changement ;
il appelait les gens à changer leur cœur, à changer leur
façon de vivre et d’accueillir les autres – surtout les
personnes différentes. Nous
ne pouvons pas rester statiques. Ces changements, ces deuils ou
l’accueil de nouvelles responsabilités, sont parfois difficiles
car il y a de telles puissances en chacun de nous qui nous empêchent
d’avancer. Elles nous incitent à rester fortifiés derrière des
murs, des barrières, de notre groupe, de notre famille, de notre
communauté…pour nous retrouver en sécurité dans le déjà fait,
le déjà connu. La
passion de Jésus est une passion d’amour, une passion douce, une passion patiente. Jésus a une grande soif de vivre
chaque jour davantage à l’intérieur de nous pour que nous
vivions l’évangile et soyons au service les uns des autres. Et le
plus grand désir de Jésus c’est la paix, l’unité. Son
dernier geste sur la croix ce fut d’unir Marie et Jean dans une
relation aimante et transformante.
La
paix de Jésus, c’est sa présence qui nous unifie :« Je
serai toujours avec toi…n’aies pas peur »
Nous vivons un temps de très grande insécurité. Tout est
fragile au plan du monde, de nos pays, de nos communautés..
Nous pouvons planifier un peu, mais nous ne pouvons pas contrôler
l’avenir. Comment vivre cette insécurité dans la confiance ?
Comment accueillir des éléments conflictuels - car il y a
toujours et partout des
éléments conflictuels. La
paix est quelque chose que nous sommes appelés à construire chaque
jour dans nos communautés. Mais travailler pour la paix implique
que nous abandonnions les armes. Comme l’a dit le Patriarche de
Constantinople, Athénagoras, mort il y a quelques années :
« Il
faut mener la guerre la plus dure qui est la guerre contre soi-même
Il
faut arriver à se désarmer.
J’ai
mené cette guerre pendant des années,
Elle
a été terrible. Mais maintenant je suis désarmé.
Je
n’ai plus peur de rien, car l’Amour chasse la peur.
Je suis désarmé de la volonté d’avoir raison,
de me justifier en disqualifiant les autres.
Je
ne suis plus sur mes gardes, jalousement crispé sur mes richesses.
J’accueille et je partage.
Je
ne tiens pas particulièrement à mes idées, à mes projets.
Quand
on se désarme, on se dépossède,
si
l’on ouvre au Dieu-Homme qui fait toutes choses nouvelles,
alors
Lui, efface le mauvais passé
et
nous rend un temps neuf où tout est possible ».
Je
voudrais suivre son conseil et me laisser désarmer davantage.
Je
demeure en communion avec chacun et chacune de vous et je rends grâces
pour cette communion qui nous unit tous et qui nous permet ensemble
de devenir des artisans de paix.
Jean
Vanier
*
* *
Trosly,
Avril 2003
Tout ce qui se passe actuellement dans le monde est profondément
inquiétant. Pourtant je garde confiance. Certes, des gouvernements,
des groupes religieux et culturels, des cœurs se ferment et se durcissent ; ils ont besoin d’affirmer leur identité par la force de prouver qu’ils sont les meilleurs.
Mais, en même temps, de
plus en plus de personnes d’appartenances très diverses se lèvent
pour affirmer qu’il est possible de résoudre des conflits par le
dialogue, qu’il existe une justice universelle, qu’ensemble nous
pouvons nous engager sur les chemins de la paix. Elles croient que
le bonheur se trouve dans la coopération, la compassion, l’écoute
et l’acceptation mutuelles et elles mettent ensemble leurs dons et
leur compétence au service des personnes les plus démunies.
C’est pour cela que je garde confiance. Chacun de nous est appelé
à être compétent et à faire des efforts pour grandir humainement
et spirituellement et se mettre au service des autres. Cela demande
de l’humilité, une ouverture et une écoute. Etre là non pour
prouver qu’on est supérieur aux autres, mais pour se mettre
ensemble au service du bien de tous.
La vie communautaire à l’Arche et à Foi et Lumière nous aide à
découvrir que la faiblesse peut être une occasion de partage, d’échanges,
de rencontres, de coopération, d’amitié. René Leroy du «
Levain » à Compiègne a dit un jour : « Moi, tout seul, pas
capable ». Accueillir sa faiblesse est un signe de maturité. «
Oui, tout seul je ne peux pas tout faire. J’ai besoin de toi ».
Une communauté ne vit que parce que nous avons besoin les uns des
autres. La paix ne peut advenir que si nous découvrons et
respectons l’apport de chaque culture, de chaque peuple, dans ce
qu’ils ont de meilleur.
Le cœur humain est tellement blessé que nous avons souvent peur de
dire « J’ai besoin de toi ». Nous avons peur d’admettre nos
incapacités et nos limites. Pour faire tomber les murs que nous
avons créés autour de nous, pour nous désarmer, nous accueillir
tels que nous sommes, devenir vulnérables, nous avons besoin
d’une force nouvelle qui vienne de Dieu. Jésus dit à Paul : «Ma
force se déploie dans ta faiblesse » (II Cor 12). Mais pour nous
appuyer sur Dieu, pour distinguer entre une faiblesse qui nous
tourne vers Dieu et une faiblesse qui est peur et dépression, nous
avons besoin d’être aimés et bien accompagnés.
Jésus nous montre le chemin de l’amour : « Aimez-vous les uns
les autres comme je vous ai aimés » (Jn 13,14). Seul l’amour reçu
guérit nos cœurs et nous amène à aimer. Seul l’amour reçu
nous permet d’accueillir notre faiblesse. La force si souvent
casse, rabaisse, détruit, fait peur et éveille des sentiments de
vengeance. L’amour fait découvrir à l’autre qui il est, lui révèle
sa bonté fondamentale et fait émerger ce qu’il y a de plus beau
en lui. Il est vrai que Jésus qui a tant aimé les gens a été
lui-même rejeté, blessé, arrêté et finalement mis à mort .
Mais sa faiblesse et ses souffrances sont source de vie. Nous avons
besoin de cette eau, signe de l’Esprit Saint, qui coule de son cœur
transpercé, pour avoir le courage et la force de prendre le chemin
du désarmement, de la vulnérabilité, de l’ouverture aux autres.
La faiblesse de Jésus a été suivie de sa résurrection. La résurrection
n’est pas un événement spectaculaire ; elle est humble, petite,
cachée. Jésus n’a pas voulu humilier ceux qui l’avaient humilié.
Il apparaît à Marie de Magdala, puis à quelques uns des
disciples, non pour les juger ou les critiquer de leur manque de
confiance au moment de sa détresse, mais pour leur donner la paix :
« La paix soit avec vous ». Puis, il les envoie dans le monde pour
être à leur tour signes de paix et de pardon. Nos communautés de
l’Arche et de Foi et Lumière, avec beaucoup d’autres, veulent
être de petits signes que l’amour, la paix, la communauté sont
possibles.
Toutes les grandes religions nous rappellent que pour que notre
vraie personne émerge, pour qu’un amour puisse jaillir du plus
profond de nos coeurs, il faut nous dépouiller de nos égoïsmes et
de nos peurs. Jésus nous rappelle souvent que pour vivre et porter
des fruits il faut mourir à nous-mêmes. Il nous promet l’Esprit
Saint pour que nous puissions renaître dans l’amour. C’est un
long mais très beau chemin sur lequel nous voulons tous marcher
pour que nos communautés rayonnent la paix.
Avec Odile Ceyrac je viens de donner une retraite pour 85 assistants
de première année qui venaient de 40 communautés. Voilà près 20
ans que nous donnons ce type de retraite. Avec l’équipe
d’organisation et les prêtres accompagnateurs, nous nous disions
que nous avons rarement vu à ces retraites un groupe d’hommes et
de femmes aussi mûrs et capables d’un tel silence. En vivant avec
ce groupe je me suis dit qu’il y a une grande espérance dans
l’Arche. Ces hommes et ces femmes étaient si ouverts à la
parole, aux partages, au mystère de la faiblesse de Dieu qui est
plus fort que toutes les sagesses humaines. Le chemin d’accueil de
la faiblesse n’est pas une utopie ; il est un chemin de paix que
beaucoup commencent à prendre.
Et notre frère Raphaël est parti ! Il a rejoint le Père Thomas et
tant d’amis de l’Arche et de Foi et Lumière. Il était la première
personne j’ai accueillie, avec Philippe. Raphaël nous a devancés
dans le Royaume de Dieu, au Banquet de l’Amour,.lui qui disait si
souvent « me marier, me marier » ; lui qui aimait tant râler en
regardant sa montre et en disant « trop tard, trop tard » ; lui
qui après une violence savait demander pardon en pleurant. ; lui
qui regardait chacun avec une telle tendresse et qui savait rire aux
éclats et faire rire tout le monde ; il est entré dans les noces
éternelles. Il aimait sa communauté, « La Rose des Vents ». Il
aimait l’Arche et était tant aimé. Il va veiller maintenant sur
nous. Dieu nous a bénis en l’orientant le premier à l’Arche,
avec Philippe. Raphaël nous a ouvert un chemin d’amour. Je rends
grâce pour sa vie et pour tout ce que j’ai reçu de lui. Sa
faiblesse m’a aidé à accueillir mes propres faiblesses et à
dire : «J’ai besoin de toi ».Tant de vous m’ont envoyé des
messages de communion et de tendresse à l’occasion de son départ.
Merci ! J’ai senti combien nous sommes une famille créée par
Dieu où nous avons besoin les uns des autres.
Que la paix de Dieu soit avec chacun.
Je t’embrasse,
Jean Vanier
Au début
de cette nouvelle année 2003, mon cœur est plein de gratitude.
Dieu veille avec tant de bonté et de sollicitude sur l’Arche et
Foi et Lumière. En septembre, s’est tenue près de Rome la
rencontre internationale de Foi et Lumière à laquelle
participaient les coordinateurs et des aumôniers nationaux de 65
pays ainsi que le Conseil International. C’était bon d’être
ensemble pour ce temps de partage, de ressourcement et de fête.
Viviane Le Polain (de Belgique, maman de Laurent atteint d’un
lourd handicap) a été élue comme coordinatrice internationale et
Roy Moussalli (de Syrie) comme vice-coordinateur international. Le
temps que je me suis fixé pour quitter les conseils internationaux
de l’Arche et de Foi et Lumière approche. Je suis dans la
confiance car je sens profondément que nos deux grandes familles
reposent entre de bonnes mains.
Il est
vrai aussi que ces deux familles sont très fragiles sous bien des
aspects. Elles ont un grand besoin de la Providence de Dieu. Mais
comme elles sont fondées toutes les deux sur la présence des
personnes faibles et vulnérables, qui crient pour la présence et
la communauté, elles sont solides. Nos communautés s’appuient
sur le fait que chaque membre est infiniment précieux, créé par
Dieu et pour Dieu. Toute la vie de nos communautés a pour finalité
la croissance humaine et spirituelle et l’union à Dieu de chacun
de leurs membres. Plus je vieillis, plus j’aime être avec les
personnes les plus faibles de nos communautés qui le plus souvent
sont si simples, si ouvertes, si aimantes, accueillant sereinement
la réalité de leur état. Peut-être est-ce parce que moi aussi je
me sens plus faible. Le cœur à cœur avec eux me donne la paix.
Nous
sommes dans une époque perturbée. Tant de personnes se sentent
dans l’insécurité. Leur peur de l’avenir est grande. Alors que
je vous écris cette lettre, le monde redoute que les Américains déclenchent
une guerre en Irak…avec quelles conséquences ?…le pétrole ?..
le Moyen Orient?… Et au milieu de ce vaste monde se
trouvent des foules de gens vulnérables, sans défense, sans
travail, sans logement, sans argent…
Mais
voilà que nous venons de vivre Noël : « Soyez sans
crainte, car voici que je vous annonce une grande joie : aujourd’hui
vous est né un Sauveur… ». Et les anges chantent :
« Gloire à Dieu au plus haut des cieux et sur la terre paix
aux hommes qu’Il aime » (Lc 2,10-13).. Guerre et
paix. Désespoir et espérance.
Je
suis en train de lire le livre d’Andrea Riccardi,
« Ils sont morts pour la foi », qui racontent
comment des centaines de milliers, même des millions
d’hommes et de femmes ont été emprisonnés, torturés et tués
durant le vingtième siècle. Ce livre dit la brutalité,
l’horreur, le sadisme et la haine de tant de gens qui se sont
acharnés sur des personnes qui croyaient en Dieu, en l’être
humain, en l’Amour. En même temps, ce livre révèle la beauté
de tous ces hommes et ces femmes qui ont osé dire « oui »
à l’humain, à la liberté, à l’amour et à Dieu ;
« non » au mal ;
ils n’ont pas voulu succomber à la peur ou à la pression
des idéologies qui
éveillent
et entretiennent la haine.
Etty
Hillesum, une jeune femme juive, hollandaise, qui est morte à
Auschwitz en novembre 1943, n’a
jamais condamné les lâches ou les bourreaux ; elle ne s’est
pas lamentée sur son sort tragique ; elle n’a jamais désespéré
de la bonté et de la beauté de la vie.
« Je suis prête », écrit-elle , « à
tout accepter, tout lieu de la terre où il plaira à Dieu de
m’envoyer, prête aussi à témoigner à travers toutes les
situations jusqu’à la mort, de la beauté et du sens de cette
vie. Si la vie est devenue ce qu’elle est, ce n’est pas le faute
de Dieu mais la nôtre. Nous avons reçu en partage toutes les
possibilités d’épanouissement, mais nous n’avons pas encore
appris à exploiter ces possibilités ».
Au désert de l’amour, elle a découvert l’Amour; elle a
découvert l ‘espérance ; elle a découvert Dieu. Etty
et tant de martyrs de notre temps me font renaître dans la
confiance de Noël. Oui, il y a une bonne nouvelle, « un
Sauveur nous est né «. Ne
sommes-nous pas tous appelés à être des témoins (en grec le mot
martyr et témoin est le même), des témoins de paix dans nos sociétés
d’individualisme exacerbé, en vivant plus simplement là où nous
sommes dans le partage de nos vies avec des personnes plus faibles ?
Je demeure profondément touché par Jean-Paul II, ce pape âgé,
atteint de lourds handicaps qui continue à crier « la paix »
et « la confiance ».
En ce
moment, l’Arche est affrontée à de nombreuses difficultés :
manque d’assistants, manque d’argent, pressions venant de
nouveaux règlements des autorités légales de nos pays qui veulent
nous « normaliser ». Mais peut-être les plus grandes
difficultés viennent-elles de notre propre manque de foi dans
l’Arche, dans l’Evangile, dans les personnes que nous
accueillons, dans les valeurs et l’importance de notre vie
communautaire. Un des plus grands dangers de notre époque
n’est-il pas le manque de foi dans ce qui est véritablement
humain ? La
richesse et le confort de nos pays occidentaux peuvent assombrir nos
cœurs et enlever le goût de vivre dans la vérité.
Personnellement,
je vais bien, grâce à Dieu. J’apprends à mieux gérer mon âge,
74 ans, ma faiblesse, ma fatigue, mes désirs. J’ai encore
beaucoup à apprendre et à accueillir. Je vois les faiblesses et
les failles de l’Arche et de Foi et Lumière, mais je vois encore
plus leur beauté et leur sens dans le plan de Dieu.
Merci
à chacun et à chacune de vous qui m’avez écrit un message pour
Noël et pour la nouvelle année. Oui, mon cœur est plein de
confiance et de gratitude !
Je me sens bien dans cette grande famille que Dieu nous donne,
ces liens profonds qui nous unissent, cette communion …Que
tous ensemble nous puissions être fidèles à l’Amour, nous
soutenir les uns les autres et être une petite lumière dans notre
monde, pour révéler l’espérance.
Jean
*
* *
Trosly,
juin 2002
Je reviens de l’Assemblée Générale à Swanwick. Elle m’a
profondément marqué et, j’espère, changé. Nous étions 250
représentants de 120 communautés de l’Arche, de toutes cultures,
confessions chrétiennes, religions et langues. Très unis autour de
la vision de l’Arche, autour de la personne plus faible mais en même
temps nous découvrant les uns les autres, créant des liens
profonds d’amitié et de cœur. Nous avons formé une véritable
communauté aimante et ouverte pendant la semaine. Nous avons pris
conscience que l’Arche forme un corps vivant.
Lorsque je réfléchis sur les 38 ans de l’Arche je vois quatre
temps. Le temps où Sue était coordinatrice internationale: c’était
le temps des fondations en Inde, en Haiti, en Honduras, en Côte
d’Ivoire, au Burkina Faso, en Australie, au Canada, aux Etats-Unis
et dans beaucoup de pays d’Europe. Puis il y a eu le temps de
l’unification de la Fédération avec Claire qui a abouti à la
nouvelle Charte. Puis, avec Jo le temps de la consolidation et la
nouvelle constitution. Aujourd’hui, avec Jean-Christophe, c’est
le temps du renouveau après ces 38 ans de vie , une reprise de
conscience de ce que nous sommes, de notre identité et notre
mission.
Le monde a changé depuis 1964 quand l’Arche fut fondée. Et
L’Arche elle-même a changé. Nous avons atteint une certaine
maturité. Nous sommes confrontés à de nouveaux défis et de
nouveaux dangers. Il fallait nommer les difficultés, celles qui
viennent de l’extérieur de l’Arche, et celles de l’intérieur.
Nommer nos manques et nos doutes. Qui sommes-nous aujourd’hui? Que
voulons-nous? Qu’est-ce que Dieu nous dit aujourd’hui? A quoi
nous appelle-t-il? Ces questions étaient au cœur de notre
rencontre. Nous étions à la fois touchés, éveillés, secoués et
confirmés, car L’Arche nous est confiée. Son avenir dépend de
chacun de nous. À nous de la construire comme elle est appelée à
être. Défis, peurs, craintes, car il faut nous mettre en route,
nous convertir, retrouver le cœur, l’essentiel. Mais également
un grand souffle d’espérance. Nous sommes nés de Dieu. Dieu est
toujours là, sera toujours là, pour nous conduire vers un
enracinement plus profond en Lui et vers une fécondité nouvelle.
« Nous ne sommes plus des étrangers mais des pèlerins ensemble »
dans un monde difficile. Des pèlerins d’espérance et de paix. Il
y avait également avec nous des hommes et des femmes de sagesse,
des différentes églises, pour nous aider à relire notre histoire
et redécouvrir qui nous sommes et ce que nous sommes appelés à être
sous le regard de Dieu.
Pour moi, à ce moment de mon histoire, cette Assemblée a été un
temps fort. Je quitterai bientôt le conseil international. Le temps
est venu de ne plus avoir un rôle dans les structures, pour être là
comme un témoin qui annonce et vit le mystère qu’il nous est
donné de vivre: être là avec une grande confiance en Dieu, dans
les structures, en Jean-Christophe et Christine et tous les
responsables d’aujourd’hui. Être là pour vivre la communion,
être source d’unité. Être là pour dire merci à Jésus et pour
être heureux au cœur de notre famille en marche, pour marcher
humblement avec notre Dieu.
Personnellement je prends de plus en plus conscience de combien nous
sommes tous appelés à être des témoins de paix et à former des
communauté de paix. Mais la paix est si fragile. Depuis le 11
septembre il y a eu tant de signes de guerre. La véritable paix
n’est pas simplement l’absence de guerre ni la co-existence
pacifique. L’absence de conflit armé est certes un début de paix.
Elle permet à des gens différents de vivre les uns près des
autres sans se faire de mal. Elle permet de vivre plus ou moins sans
peur. Mais la véritable paix n’est-elle pas plus que la
co-existence pacifique?
Dans un pays que j’ai visité dernièrement on m’a dit que les
catholiques et les orthodoxes vivent les uns près des autres géographiquement,
dans un même village en s’ignorant totalement. Les catholiques se
voient entre eux, ont les mêmes certitudes, vont à la même église,
de même pour les orthodoxes. Ils ne se rencontrent jamais, il n’y
a pas de dialogue. Est-ce la paix? Les membres de différents
groupes, ethnies, races, classes sociales, religions peuvent co-exister
dans un même pays ou une même ville, respecter les lois en vigueur,
tout en s’ignorant mutuellement. Le jour où, manipulé par une
propagande subtile, un groupe soupçonne que l’autre risque de le
dominer ou l’opprimer, des peurs montent. Et la peur engendre vite
la haine, la violence et la guerre. Ne trouvons-nous pas des choses
semblables dans nos propres communautés? Est-ce que nous nous
rencontrons véritablement?
Aller vers l’autre, se rencontrer, dialoguer ensemble, demandent
un effort. Apprendre à s’apprécier mutuellement n’est pas
facile. On m’a parlé d’un prêtre orthodoxe qui, durant la
guerre au Kosovo, cachait des Kosovars qui étaient en danger du
fait de l’avancée de l’armée serbe. Puis, lorsque l’armée
serbe a dû se retirer et que les Kosovars ont repris leurs maisons
et leurs villages, il a caché des serbes qui étaient en danger. Ce
prêtre était libre de voir dans l’autre, différent, un être
humain, une personne aimée de Dieu. Il a su rencontrer réellement
d’autres qui étaient différents, dépassant les murs de sa
culture et de sa religion.
Vers 1119, au début de la quatrième croisade contre les Sarrasins,
François d’Assise, « il poverello » de Dieu, est parti à pied
pour rencontrer le Sultan en Egypte. Homme de paix. Signe de paix.
Les deux hommes se sont rencontré véritablement et se sont appréciés.
La guerre n’a pas été arrêtée mais François et ses frères étaient
un signe d’espérance. François et se frères étaient convaincus
que leur façon de bâtir la paix dans le monde était de servir et
de vivre avec les pauvres, les faibles, les plus rejetés quelque
soit leur culture. Et nous? Croyons-nous qu’en partageant nos
vies, dans la simplicité, jour après jour, nous travaillons, nous
aussi, pour la paix? Et que nos communautés elles aussi peuvent
devenir signes d’espérance dans notre monde aujourd’hui?
Mais comment s’enraciner dans sa propre culture et tradition
religieuse tout en s’ouvrant à d’autres? Comment ne pas
simplement co-exister avec d’autres, chacun restant plus ou moins
enfermé dans ses certitudes et un sentiment de supériorité?
Comment entrer véritablement en relation avec d’autres et voir la
lumière de Dieu en chacun? Entrer en relation implique une écoute
profonde, une ouverture, une certaine vulnérabilité même, qui
nous amènent progressivement à une certaine amitié avec ceux qui
sont différents.
Si nous nous enfermons dans notre culture, il y a danger. Mais il y
a danger également si nous cherchons simplement à être ouverts
aux autres sans approfondir notre propre culture et notre propre foi.
Très vite les seules valeurs deviennent les loisirs, la croissance
financière, le sport. Le but de chaque culture et religion n’est
pas d’enfermer les gens mais de permettre à chacun de s’ouvrir
davantage à Dieu et à chaque personne qu’il a créée.
C’est là le but de nos communautés de l’Arche et de Foi et
Lumière: être des écoles de relations. Il y a beaucoup d’écoles
pour développer les compétences intellectuelles, pour aider chacun
à se former et à développer ses capacités humaines et à
approfondir sa foi religieuse. Il n’y a pas beaucoup d’écoles
du cœur, de la relation, de la compassion pour nous aider à nous
ouvrir à ceux qui sont différents et à les comprendre.
Si j’ai commencé l’Arche avec Père Thomas en 1964, pour venir
en aide aux personnes ayant un handicap, enfermées dans des grandes
institutions, c’était pour leur permettre de devenir plus
humaines et de connaître l’amour de Dieu. Aujourd’hui je vois
l’Arche non seulement venir en aide aux personnes ayant un
handicap mais être une école d’amour et de paix, une école de
vie et de sagesse. Nous avons tous tellement besoin d’être
fortifiés et transformés dans nos cœurs et nos esprits pour
devenir des hommes et des femmes de paix. Les personnes ayant un
handicap sont des maîtres extraordinaires dans ce domaine. Tant
d’entre elles sont si accueillantes et ne cherchent pas d’abord
à quel groupe l’autre appartient; elles voient le cœur, la
personne derrière l’étiquette. Si vite elles peuvent manifester
de l’amour quand d’autres plus capables jugent et voient
d’abord le négatif et la différence. Être une école d’amour
et de relation exige un vrai travail sur nous-mêmes, un effort pour
nous enraciner davantage en Dieu, nous rencontrer mutuellement et
nous raconter notre histoire, partager non seulement nos qualités
mais aussi nos pauvretés. Ce n’est pas facile d’être
constamment à la recherche de l’unité dans nos communautés, de
pardonner sept fois soixante-dix-sept fois.
Ces derniers mois ont été pleins pour moi. Plusieurs voyages pour
Foi et Lumière: dix jours en Malaysie et à Singapore avec Bella,
coordinatrice de Foi et Lumière en Asie; une semaine en Hongrie
pour le conseil international;quelques jours en Yougoslavie, à
Belgrade et dans le nord de la Serbie, une retraite en Espagne à
Salamanca. J’ai passé dix jours en Haiti et à Saint Domingue
pour le Conseil International de l’Arche et une visite aux
communautés. Une semaine de retraite en France pour 95 jeunes
assistants de l’Arche venant de différents pays d’Europe. Oui,
c‘était bien plein. Il y a tant de divisions dans notre monde et
en même temps, dans chaque pays, tant de merveilleuses semences de
paix. J’apprend beaucoup en traversant les frontières. Jésus,
Prince de la Paix, a fait tomber les murs d’hostilité, des deux
peuples - étrangers l’un à l’autre -il en a fait un, par ses
souffrances et sa mort (cf Eph 2). Jésus nous appelle à être un
signe de cet amour entre nous et avec d’autres. Je crois de plus
en plus que les jeunes et les moins jeunes en recherche d’un
engagement de vie dans ce monde divisé veulent découvrir des
communautés de paix et d’amitié, comme l’Arche et Foi et Lumière.
Et je veux faire miennes les paroles de Martin Luther King:
« Je crois que la vérité et l’amour sans conditions auront le
dernier mot. La vie, même vaincue provisoirement, demeure plus
forte que la mort. Je crois également qu’un jour toute
l’humanité reconnaîtra en Dieu la source de son amour. Je crois
que la bonté salvatrice et pacifique deviendra un jour la loi. Le
loup et l’agneau pourront se reposer ensemble, chaque homme pourra
s’asseoir sous son figuier, dans sa vigne, et personne n’aura
plus de raison d’avoir peur ».
Soyons ensemble des pèlerins qui croient à la paix, qui
travaillent pour la paix, dont les cœurs sont enveloppés de paix.
Je vous embrasse, dans le Dieu de la paix,
Jean Vanier
*
* *
Trosly,
décembre 2001
«C’est
donc le Seigneur lui-même qui va vous donner un signe. Voici: la
jeune fille est enceinte et va enfanter un fils qu’elle appellera
Emmanuel. De laitage et de miel il se nourrira jusqu’à ce qu’il
sache rejeter le mal et choisir le bien» ( Is.7.14).
Merci
pour tous vos messages d’amour et de communion. Je viens vous
souhaiter la paix et la joie de Noël. Ces vœux viennent au moment
où je n’ai jamais autant ressenti la souffrance et les brisures
de nos sociétés: le conflit entre Israël et la Palestine, le
choque du 11 septembre, la guerre en Afghanistan, l’extrême
pauvreté, les injustices et les inégalités partout. Jamais non
plus je n’ai pris autant conscience de mes propres fragilité,
insuffisances et brisures. En même temps je n’ai jamais été
aussi reconnais-sant envers Jésus pour l’Arche et pour Foi et
Lumière comme petits signes d’amour dans le monde.
Ces derniers mois,
j’ai donné un certain nombre de retraites et de conférences. Je
cherche toujours à
faire découvrir comment ceux qui sont faibles peuvent nous guérir
de nos préjugés, de notre désir d’être puissant et reconnu ;
comment ils peuvent nous conduire sur le chemin de la paix. Ils ne
recherchent pas le
pouvoir mais crient leur besoin d’être compris et aimés. La
force de leur cri et leur soif d’amitié est comme un ciment qui
nous unit. Leur faiblesse même, notre
faiblesse à chacun, est comme un appel à former une
communauté. Les gens
ont soif d’un tel message qui peut leur donner espérance et vie.
Le monde est malade de ses rivalités, de ses incompréhen-sions et
de sa recherche du pouvoir. Voici un extrait de « En
attendant Adam » de Martha Beck. « C’est
l’histoire d’un couple, tous deux étudiants à l’université
de Harvard, qui ont découvert en cours de grossesse que leur fils
aurait un handicap mental. Ils ont décidé de permettre à leur bébé
de naître. Ce qu’ils n’ont pas réalisé c’est qu’eux-mêmes
de leur côté allaient « naître », petits enfants dans
un monde nouveau où les professeurs de Harvard sont des élèves
peu doués et les enfants ayant un handicap de grands maîtres. »
Nos communautés sont
bâties sur la tendresse, la bonté, le respect de chacun,
parti-culièrement des plus faibles et elles sont un signe
d’espérance pour le monde. Pourtant dans les pays riches nos
communautés sont quelquefois bridées par des lois et des réglementations
de plus en plus rigoureuses. Les législateurs et les autorités
locales ont parfois peur des communautés parce qu’ils les
assimilent à des sectes et redoutent le lavage des cerveaux.
Cependant tous nous avons besoin d’une commu-nauté, d’un lieu
d’appartenance où nous pouvons célébrer la vie ensemble et nous
engager les uns par rapport aux autres, un lieu où nous apprenons
à nous accepter comme nous sommes et à pardonner. Nos sociétés,
inspirées par un très fort individu-alisme, ont peur de
l’engagement. C’est pour cela que la vie de famille, le mariage,
la vie communautaire, sont si fragilisée aujourd’hui. Beaucoup de
nos communautés de l’Arche sont en difficulté parce qu’elles
manquent de fonds et surtout d’assistants engagés. Certains
assistants de l’Arche ayant un réel désir de s’engager à
l’Arche, se demandent si c’est vraiment possible pour la vie entière, si ce peut
être leur vocation, s’ils y auront une place quand ils
vieilliront.
Notre monde traverse
une période de profonde insécurité. Il n’est pas surprenant que
ce sentiment d’insécurité pénètre aussi notre famille et notre
vie communautaire. Noël nous rappelle que Dieu a tant aimé le
monde qu’Il a envoyé son Fils Bien-aimé dans le monde, pour nous
guérir, nous sauver et nous donner la sécurité qui vient de
l’amour de Dieu et de notre amour mutuel. C’est alors que nous découvrons
l’importance de faire de petites choses avec douceur, dans un
esprit de pardon et ainsi créer une vraie communauté.
Nous sommes appelés à devenir des hommes et des femmes de
paix et de pardon afin de bâtir des communautés où nous nous
faisons confiance les uns aux autres. L’un des grands dangers de
notre monde, c’est la division qui vient de la rivalité, du
besoin de prouver que nous sommes les meilleurs, du refus de voir et
d’accepter la violence en notre cœur. Tout cela peut dégénérer
en haine, en conflit, et en guerre. N’y a-t-il pas danger même
pour nos communautés et pour chacun de nous d’oublier notre
vision en raison de notre activisme et des forces puissantes extérieures
qui tendent à nous institutionnaliser, qui se méfient de tout
sentiment d’appartenance, qui proclament que le don de soi et
l’amour sont impossibles, et nous mettent dans l’insécurité ?
Aujourd’hui plus
que jamais, nous avons besoin d’avoir confiance : confiance
en Dieu et confiance dans la force douce et tranquille du faible. Au
fur et à mesure que je vieillis, mon amour pour ceux qui sont
faibles grandit et s’approfondit. J’ai trouvé un havre de paix
avec eux à l’Arche. Ma joie sera de mourir et d’être enterré
ici où je vis depuis maintenant 37 ans. Au Val, où je vis depuis
20 ans(j’ai vécu dans le premier foyer de l’Arche pendant 16
ans, puis à la Forestière pendant mon année sabbatique), je suis
reconnaissant de la façon dont je suis aimé et aidé par chacun au
foyer. Même si je ne loge pas au Val, c’est là que je prends la
plupart de mes repas, que je me détends après les repas et que je
prie tous les soirs. Aujourd’hui, le samedi avant Noël, nous
sommes allés chanter des cantiques de Noël et offrir des chocolats
dans les autres foyers et chez des voisins: c’est une façon
d’annoncer la venue de Jésus, Prince de la Paix, Celui qui vient
nous donner la force d’aimer.
Je
suis heureux de vieillir ici avec d’autres membres de l’Arche.
Notre vie est simple et humaine : rencontrer les gens, leur
sourire, prendre du temps avec eux, accueillir des visiteurs, manger
et prier ensemble. Je ne fais plus la vaisselle après les repas
comme autrefois, car mon foyer me permet de prendre le temps de
m’asseoir et de lire le journal. C’est à cela que Jésus
m’appelle aujourd’hui. Me réjouir d’être ensemble, en
famille, en communauté. Même si je suis encore appelé à voyager
pour l’Arche et Foi et Lumière – bientôt en Malaisie, Haïti,
Saint-Domingue – j’essaie de garder mes yeux et mon cœur fixés
sur Jésus, Marie et Joseph à Nazareth. Jésus a vécu là pendant
30 ans une vie toute simple d’amour et de présence à chacun, révélant
à ses voisins, surtout à ceux qui étaient dans le besoin, combien
ils étaient aimés et précieux.
Ici à Trosly, il y a
aussi les hauts et les bas de la vie, les déceptions, les
malentendus, et même les conflits. Mais c’est très humain et
naturel. Nous venons de milieux, de cultures, de religions différents
et nous avons des tempéraments différents. Mais nous cherchons à
nous aimer les uns les autres, à créer dans ce monde brisé qui
est le nôtre un lieu tout petit, d’où rayonne l’amour, le
pardon et la recherche d’unité. Je crois de plus en plus dans la
puissance d’amour de l’Evangile. En même temps nous sommes
confrontés tous les jours par l’impossibilité de vivre ce
message de l’Evangile sans la présence de Jésus et la sagesse
que Dieu nous donne. Mon expérience est que le Dieu d’Amour et
que l’Amour de Dieu sont cachés dans ceux qui sont faibles
et vulnérables, dans notre propre faiblesse et notre vulnérabilité.
Dieu est caché dans nos communautés de l’Arche et de Foi et Lumière.
Dans les ténèbres de notre monde brillent la lumière et l’amour.
Que pendant cette Nouvelle Année nos communautés puissent grandir
en amour et en simples gestes d’amitié et de pardon.
Je vous embrasse.
Jean Vanier
*
* *
Trosly,
14 septembre 2001
Nous
sommes tous en état de choc après l’attaque aux Etats-Unis. Elle
révèle une fois de plus la terrible vulnérabilité de notre monde
et de chacune de nos vies. Beaucoup d’entre nous vivons dans des
pays où nous nous sentons en sécurité.
Soudain notre sécurité et notre vision de la vie ont été
ébranlées. Devant les réactions d’amis et de beaucoup de nos
communautés je réalise combien nous sommes bouleversés et combien
nous avons peur pour l’avenir. Certains d’entre nous sont plus
profondément atteints parce que des membres de nos familles ou amis
ont disparus ou ont été tués. Il semble que le monde ne pourra
plus être le même.
Je me
sens proche de tous ceux qui sont dans une terrible souffrance. En même
temps je sens combien il est important pour chacun de nous de rester
profondément centrés sur notre amour pour Dieu et notre confiance
en l’amour de Dieu pour nous. Oui, nous sommes appelés à rester
debout dans notre espérance. Je rends grâce pour tous ces hommes
courageux qui sont allés au secours d’autres qui étaient en extrême
danger, beaucoup y ont laissé leur vie.
Notre
monde semble devenir fou. Il y a quelques gagnants dans le monde de
l’argent, du pouvoir et du succès. Il y a beaucoup plus de
perdants, et encore plus de victimes d’injustice partout. Je pense
aussi à tous ceux qui, en Afrique, en Asie, en Amérique Latine, au
Moyen-Orient et dans les Pays de l’Est, vivent depuis si longtemps
dans une extrême pauvreté et dans la violence, les conflits, les
guerres civiles, les camps de réfugiés, des situations
d’oppression. Nous sommes liés ensemble, dans l’insécurité de
notre temps, mais aussi dans notre espérance.
Oui,
notre espérance est en Dieu. Notre espérance est dans notre amour
les uns pour les autres. Notre espérance est dans notre amitié
avec ceux qui sont faibles et/ou dans le besoin. Ne succombons ni à
la panique ni à la révolte ni à la vengeance, mais vivons dans la
foi. Nous avons tous été appelés par Dieu à être témoins de
l’amour. Il y a un grand danger de voir naître de nouvelles
formes de racisme et de divisions. Donnons la main à tous ceux qui
souffrent, qui pleurent et qui ont peur à travers le monde. Soyons
un dans la prière. Souvenons-nous que le moindre geste de bonté et
de tendresse, fait dans l’humilité et avec confiance, apporte
l’unité au monde et brise la chaîne de la violence.
Vous
savez mon amour pour l’évangile de Jean qui ne donne pas
simplement les faits de la vie et le message de Jésus, mais révèle
aussi un chemin spirituel, mystique, de transformation en Dieu. Il
est nécessairement un chemin de compassion et de proximité avec le
faible et le pauvre, car Dieu est le Dieu de compassion. Je viens de
terminer une série de
25 demi-heures de partage sur l’Evangile de St Jean, qui sortira
à la Télévision canadienne en janvier 2002. Cela a été un énorme
privilège pour moi de parler de Jésus à travers les yeux et le cœur
de Jean.
Restons
unis dans notre espérance, dans notre engagement les uns envers les
autres et dans notre désir
d’œuvrer pour la paix.
Jean
Vanier
*
* *
Trosly,
10 juillet 2001
Depuis
six mois j’ai eu le privilège de rencontrer plusieurs membres de
nos communautés durant des retraites et des visites, en particulier
en Inde, aux États-Unis, à l’ouest du Canada, en France, en Norvège
et en Irlande. J’ai
été témoin de la tendresse entre les membres des communautés. Je
crois qu’on pourrait définir l’Arche et Foi et Lumière par la
tendresse. Elles sont des écoles de tendresse. La tendresse,
c’est essayer de ne jamais blesser ou faire du mal à une personne
faible. La tendresse est humble ; elle est faite d’écoute :
écoute de la parole mais aussi et surtout écoute du corps, car
souvent les personnes faibles s’expriment essentiellement par leur
corps, leurs regards, leurs gestes, leurs cris. La tendresse
implique un toucher plein de respect et de vérité, un toucher qui
fasse percevoir à la personne faible qu’elle est aimée et appréciée ;
un toucher qui soutienne et donne sécurité. C’est très différent
d’un toucher possessif qui tend à diminuer l’autre et à empêcher
sa liberté. La tendresse est le contraire de l’agressivité qui
se manifeste par nos paroles et nos gestes. La tendresse implique
une force intérieure qui permet d’aimer en vérité. Elle n’est
pas une simple gentillesse qui peut cacher une peur des conflits ;
elle demande d’être vrai en toutes choses. Et la tendresse permet
d’être vrai.
En
1978, dans le foyer de « la Forestière »,
ici à Trosly nous avons accueilli Françoise Leblond. Elle a
maintenant 70 ans ; elle est aveugle ; elle ne parle pas
et elle est toujours couchée sans beaucoup de conscience de ce qui
se passe autour d’elle. Chaque fois que je vais dans ce foyer je
suis émerveillé de voir comment les assistants se comportent avec
elle dans le quotidien, de voir leur bonté, leur tendresse, les
soins qu’ils lui prodiguent, la façon dont ils lui parlent et lui
donnent le repas. Ce que je vois autour de Françoise, je le vois
autour de chaque personne faible accueillie dans nos foyers.
Dans la
communauté de l’Arche à Cuise, il y a quelques semaines, Thaddée
Proffit, un des membres du foyer de « la Semence » est
mort. Thaddée, qui avait un handicap très lourd, était un
« maître » de
tendresse. Sa présence communiquait la tendresse et
l’éveillait en nous. Son langage – sans parole -
était un langage de tendresse. Cela ne veut pas dire qu’il
n’avait pas aussi parfois un autre langage, celui de la peur, de
la colère, de l’angoisse et même de la violence, langage qui
cachait sa soif d’une vraie tendresse. Avec son frère Loïc, du foyer de « la Forestière », qui
lui aussi a un handicap lourd, Thaddée a été à l’origine de
Foi et Lumière. Camille et Gérard, leurs parents les avaient emmenés
tous les deux à Lourdes. Ils n’avaient pas été acceptés dans
les hôtels en raison du handicap de leurs enfants. Un seul hôtel
leur avait dit oui, mais à condition qu’ils prennent leurs repas
dans leur chambre. Camille et Gérard ont partagé leur souffrance
avec Marie-Hélène Mathieu. Quelque temps après, nous en avons
parlé. C’est donc à cause de Thaddée et Loïc et de la
souffrance de leurs parents qu’avec Marie-Hélène et quelques
parents nous avons organisé un pèlerinage à Lourdes pour des
personnes ayant un handicap mental, leurs parents et des amis, à Pâques
1971. C’est ainsi que
Foi et Lumière est née.
A Pâques,
cette année, nous avons célébré le trentième anniversaire de
Foi et Lumière par un pèlerinage international à Lourdes. Nous étions
16.500 pèlerins de 73
pays dont 6.000 personnes ayant un handicap mental. C’était un
immense rassemblement de « faiblesse », de personnes qui
souffrent et qui ont souffert et
de ceux qui voulaient partager leur vie.
C’était surtout le pèlerinage de la tendresse : une
immense tendresse qui appelait la tendresse de Dieu. Loïc et Thaddée
étaient là tous les deux ensemble à Lourdes pour la première
fois depuis le rejet qu’ils y avaient connu il y a 35 ans. D’une
certaine façon aussi nous avons célébré à Lourdes les liens
profonds entre Foi et Lumière et l’Arche. Alain Saint Macary
était responsable de la coordination du pèlerinage et à
fait appel à plusieurs autres de l’Arche pour l’aider. Et
environ 1,100 pèlerins des communautés de l’Arche y ont participé.
Il y avait là comme un signe de l’unité entre nous appelée
toujours à grandir.
A l’opposé
de ce monde de tendresse, il existe un monde de cruauté, où l’on
ignore l’écoute des plus faibles, où l’on refuse l’accueil
et la bonté. Récemment,
j’ai lu un livre « Sorrow Mountain » (la Montagne de
Douleur), écrit par une religieuse bouddhiste emprisonnée par
l’armée chinoise au Tibet pendant 21 ans et libérée seulement
après la mort de Mao Tse Tung.
Elle décrit comment elle a été torturée, pendue par les
poignets et mise dans un cachot pendant neuf mois. Dans l’obscurité
de ce cachot, elle reconnaissait le jour lorsqu’elle entendait
chanter des oiseaux. Mais les soldats chinois n’ont pas pu écraser
son esprit de vérité ni l’amour de son peuple et de sa religion.
Elle a résisté dans un état de faiblesse totale. Dans le cachot,
pour ne pas se laisser abattre, elle a fait cent mille prostrations
devant le Dieu de la Compassion. L’histoire de cette religieuse
bouddhiste, Ani Pachem qui
s’est échappée ensuite au Népal, puis en Inde pour
rejoindre le Dalaï Lama, a éveillé en moi un profond respect et
une grande admiration. Elle est une de ces personnes remplies de foi,
de vie, et de détermination qui ne se laissent pas abattre par les
forces du mal, de la haine ou par le désir d’une vie facile.
Je suis
touché par tous ceux qui résistent aux tentations du laisser-aller,
du désespoir et par tous ceux qui exercent un pouvoir, qui portent
des responsabilités et qui demeurent à l’écoute
des faibles, de ceux qui sont différents. Si vite, nous
pouvons écraser ceux qui sont plus petits, qui ont peu de défense
ou qui sont différents.
Je suis
touché par ceux qui croient dans la vie de l’Arche et de Foi et Lumière, malgré toutes les embûches et les difficultés.
Nos communautés sont si fragiles du fait du manque d’assistants,
mais aussi du fait de nos attitudes qui ne sont pas toujours
empreintes de respect et de tendresse les uns envers les autres, à
l’intérieur de nos communautés, surtout entre assistants,
entre anciens et nouveaux, entre les membres des conseils
d’administration et les communautés ou avec les parents, les
voisins, ceux qui sont « différents » de nous. Si
facilement nous pouvons avoir une attitude de dureté par souci
d’efficacité. Nous oublions la tendresse de l’accueil de
l’autre. Si vite, au nom de la rentabilité et de l’efficacité,
nous pouvons écraser d’autres qui sont dans une situation de
faiblesse. Je le vois en moi-même : combien je peux me protéger
et me fermer par rapport à ceux qui, dans leur faiblesse, me dérangent,
surtout quand je me
sens fatigué. Leur faiblesse éveille alors mon angoisse. Comment
rester ouvert pour vivre de la tendresse et rester à l’écoute de
l’amour de Dieu pour chaque personne et pour nos communautés. Je
sens en moi personnellement ce besoin d’être guéri ou « sauvé »,
ce besoin de la force de Dieu qui était si manifeste en Ani Pachem.
La
tendresse fait que je ne juge pas l’autre mais que je l’aide à
grandir. Elle me permet de croire que moi-même et l’autre pouvons
grandir et changer malgré toutes les apparences et que l’enfant
de Dieu en moi comme en lui peut
surgir. J’ai toujours besoin de découvrir davantage cette
tendresse vraie qui donne sens à la vie. J’ai besoin de faire
davantage confiance en la puissance de l’Esprit de Dieu en
moi, pourvu que je l’appelle sans cesse pour qu’Il
change mon cœur de pierre en un cœur de chair. Nos communautés ne peuvent durer et s’approfondir que si
chacun de nous grandit dans cette tendresse qui vient de Dieu.
« Toi,
Seigneur, Dieu de tendresse et de pitié,
lent
à la colère et plein d’amour et de vérité,
tourne-toi
vers moi, pitié pour moi » (Ps 86,15).
Je demeure proche à chacun
de vous,
Jean
Vanier
* * *
Septembre
1999
Je termine mon séjour
de 4 semaines au monastère. Je suis reconnaissant aux moines qui
m'accueillent chaque année depuis près de 15 ans. Ce temps de
silence, de prière, de repos, de marches dans la forêt et de
travail intellectuel avec mes deux maîtres et amis, Aristote et
Saint Jean, me fait du bien. Cela me permet de me vider des choses
à faire, des personnes à rencontrer, des téléphones à donner,
des voyages à entreprendre, pour être davantage à l’écoute de
Dieu et de l'Arche et Foi et Lumière. J'ai besoin de ce recul pour
mieux voir ce que je suis appelé à être et à vivre et surtout
pour me replonger dans l'essentiel de l'Evangile.
Dans mon coeur, il y a
d'abord une immense reconnaissance à Jésus pour l'Arche et Foi et
Lumière. Quel cadeau de connaître des hommes et des femmes ayant
un handicap, de partager ma vie avec eux et de devenir leur ami.
Chaque année je réalise avec plus d’acuité la merveille des
personnes faibles ; leurs coeurs et leurs esprits sont si ouverts,
simples, humbles et confiants. Cela me fait du bien d’être auprès
d'elles. Je veux donner le reste de ma vie pour être avec elles,
pour annoncer leur don, pour lutter afin qu'elles soient mieux
reconnues et acceptées dans nos sociétés et nos églises et
qu'elles puissent connaître la joie à laquelle elles sont destinées,
la joie de se savoir aimées de Jésus.
En juillet dernier, à
Québec (Canada) et Cleveland (U.S.A.) j'ai donné des retraites
destinées à des jeunes de 18 à 30 ans. Ils étaient accueillis
par des personnes des communautés de l'Arche. Dans chacune des deux
retraites, malgré une bonne publicité faite dans les aumôneries,
les paroisses et ailleurs, il n'y a eu que 60 à 80 jeunes. Cela
m’interroge: pourquoi les jeunes ne viennent-ils pas plus aux
rassemblements de l'Arche et de Foi et Lumière? Pourquoi dans nos
communautés en Europe, y a-t-il surtout des jeunes des pays de
l'Est et peu de jeunes du pays? Est-ce parce que l'Arche n'est pas
assez connue? Il nous faut travailler à l'annonce de l'Arche par
des conférences dans les écoles et les universités, mais n'y a-t-il
pas d'autres raisons plus profondes?
Je me demande si les
testes prénatals et l'attitude culturelle et sociale par rapport
aux personnes ayant un handicap n'augmentent pas la peur des parents
d'avoir un enfant "différent" et s'ils n'induisent pas
cette peur chez leurs autres enfants? Beaucoup de gens ont peur de
la souffrance, peur de rencontrer et de côtoyer des personnes ayant
un handicap. C'est vrai qu'il y a quelque chose de fou dans notre
vision: affirmer que devenir l'ami des personnes faibles nous libère,
nous fait devenir plus humains, nous aide à mieux connaître Dieu,
cela semble exagéré, voire impossible. C'est tellement à
l'encontre de la culture, et pourtant notre monde a tellement besoin
de ce regard de tendresse et compassion. Nous sommes dans un monde
de compétition, où l'important est la réussite, le salaire,
l'efficacité, les distractions, les stimulations. Beaucoup de
jeunes sont pris là-dedans et ont du mal à voir que notre monde a
besoin de retrouver l'essentiel: des relations de fidélité,
l'accueil des personnes plus faibles, une vie d'amitié et de
solidarité manifestés à travers les petites choses. Il ne s'agit
pas de faire des choses extraordinaires mais des choses ordinaires
avec un amour extraordinaire. Ils ont du mal à voir le sens d'une
vie partagée avec des personnes "différentes". Notre vie
communautaire avec son quotidien: le travail, la vie du foyer, la
cuisine et le ménage, les bains, les réunions, ne semble offrir
rien d'extraordinaire. Et pourtant, manger à la même table, servir
le pauvre, n'est-ce pas là la vision d'une vie bénie selon
l'Evangile?
Comment faire alors pour
que l'Arche et Foi et Lumière puissent continuer à vivre, à
annoncer les valeurs de l'Evangile? Je suis convaincu que ce que
Dieu a commencé, il continuera à le faire grandir et fructifier.
Notre monde connaît de moins en moins le Dieu d'Amour et de
tendresse pour les exclus et les faibles. Depuis des siècles,
partout, on honore les grands, les puissants, les brillants de ce
monde et on méprise les petits, les faibles, les moins capables.
C'est précisément l'amour de Dieu pour ceux qui sont exclus du
mouvement de la société, qui fait que l'Arche et Foi et Lumière
continuent. Nos communautés sont signe de la bonne nouvelle de
l'amour de Dieu.
Nous sommes appelés à
être fidèles à nos Chartes et nous laisser conduire par Dieu et
par le plus faible. Cela implique de donner une place importante
dans nos vies à Dieu et à l'Evangile. Il ne nous est pas facile de
lutter contre nos puissances d’égoïsme. Mais rien n'est
impossible à Dieu, pourvu que nous essayions d'être à son écoute
et de vivre avec sagesse. A nous de faire de nos communautés des
lieux où Dieu et les plus petits sont honorés, où l'amour et la
prière trouvent leur place dans le quotidien. Dieu ne peut pas ne
pas entendre notre cri, notre espérance.
Ce mois au monastère
m'a fait comprendre combien j'ai besoin de conversion, c'est à dire
de laisser creuser en moi cette soif de la présence de Dieu, de le
laisser me purifier de ce qui empêche l'amour de pénétrer tout
mon être et de se donner à travers moi. Chacun de nous et chacune
de nos communautés doivent découvrir une sagesse de vie. Si vite
nous pouvons être submergés par le travail, le stress, la fatigue.
On risque de n'avoir plus de temps pour se ressourcer et cultiver le
silence intérieur, la prière, la parole de Dieu, l'amour de la
nature et la vie intellectuelle.
Je fais partie des
hommes et des femmes menés par l'idéalisme et l'optimisme des années
50-60: plus de guerres, plus de colonisation, plus de décalage
entre pays riches et pays pauvres! Mais la réalité est que notre
monde et nos sociétés demeurent des lieux de souffrance,
d'oppression, de violence, de conflits et d'inégalités.
L'intelligence humaine découvre les secrets de la nature, de
l'atome, des sources d’énergies nouvelles, les secrets du corps
humain et de la génétique. Mais nous ne savons pas orienter nos découvertes
pour créer un monde plus juste et accueillant pour chaque personne
humaine. Nous ne savons pas comment nous libérer de ce carcan d'égoïsme
qui nous enferme en nous-mêmes pour grandir plus pleinement dans
l'accueil et la compassion et lutter pour qu'il y ait sur la terre
plus de justice et d'amour. Nous ne savons pas éveiller les énergies
du coeur qui doivent orienter notre intelligence. C'est un des rôles
des plus démunis et donc de l'Arche et Foi et Lumière: éveiller
les coeurs à l'amour.
Parfois les gens me
demande quelle est mon espérance pour nos communautés. C'est que
nous soyons fidèles à notre appel! Peu importe que nous
grandissions. Ce que j'espère c'est que chaque communauté soit
signe de l'amour de Dieu et que des personnes plus faibles puissent
y trouver et donner vie. C'est que la bonne nouvelle soit annoncée
aux pauvres, aux captifs, et aux opprimés, et pas seulement à
travers nos communautés!. Dieu fait naître d'autres familles
spirituelles qui ont les mêmes objectifs et avec lesquelles nous
pouvons collaborer.
Ce matin, au moment de
partir d'ici, mon coeur est plein de reconnaissance pour chacun de
vous, pour chacune de nos deux familles. Elles sont vivantes grâce
à vous - vous qui portez des responsabilités, vous qui portez le
poids du quotidien, vous qui portez des souffrances, vous qui
arrivez dans la communauté, vous qui portez nos communautés par
votre présence, votre amitié, votre prière et votre offrande.
C'est bon de nous soutenir les uns les autres pour être plus
vivants et fidèles jusqu'au bout.
Je demeure proche à
chacun de vous,
Jean Vanier
Dessin de
Francis Maurice, L'Arche Daybreak |