Les Lettres de Jean Vanier

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Trosly, Pâques 2004

 

 

Tout récemment, j’ai donné la parole à quatre retraites et à deux « Katimaviks ». Je me rends compte combien je me sens appelé à annoncer le message de Jésus et la bonne nouvelle de l’amour. J’aime annoncer le mystère de l’Arche et de Foi et Lumière, car c’est un vrai mystère : ceux qui sont rejetés nous guérissent et nous transforment si nous entrons en relation avec eux.  En janvier, dans son message à un Symposium International au Vatican sur la dignité des personnes ayant un handicap, Jean Paul II évoque ce mystère en disant que

« les personnes atteintes d’un handicap sont des témoins privilégiés de l’humanité. Elles peuvent enseigner à tous l’amour qui sauve et elles peuvent devenir des messagers d’un monde nouveau, non plus dominé par la force, par la violence et par l’agressivité mais par l’amour, la solidarité, l’accueil… ».

 

Oui, je suis heureux de consacrer les dernières années de ma vie à proclamer ce mystère que le Père Thomas avait pressenti en m’inspirant de commencer L’Arche en août 1964.

 

Une des retraites s’adressait à 50 personnes venant des communautés de l’Arche d’Ambleteuse, d’Ecorcheboeuf, d’Aigrefoin et de Paris : (25 assistants accompagnés de 25 personnes ayant un handicap) Ensemble, pendant cinq jours, nous avons vécu quelque chose de fort: les personnes ayant un handicap révélant si clairement qu’elles ont été choisies de Dieu pour confondre les puissants et  les intellectuellement capables par la simplicité, l’ouverture  et l’amour de leur cœur.   Dans ces retraites, que nous appelons en France « Arc en Ciel », je saisis plus profondément la vocation de notre peuple et la mission de l’Arche et de Foi et Lumière dans nos Eglises. Créer des communautés, un réseau d’amis autour des plus faibles, où nous nous aimons et nous nous portons les uns les autres ; partager la vie ensemble et ainsi être signe, dans un monde de compétition et d’individualisme, que l’amour est plus fort que la haine. C’est notre façon de lutter chaque jour pour la justice et la paix. 

 

Puis, en avril, avec Odile, j’ai donné la parole à une retraite de cinq jours à Nevers, pour 85 assistants arrivés depuis moins d’un an dans l’Arche, venant de 35 communautés d’Europe et du Moyen Orient. J’étais émerveillé par la soif dans le cœur de la plupart d’entre eux de connaître mieux le message de Jésus et le message de l’Arche. La retraite était en silence. J’étais touché par la participation le matin à la prière silencieuse d’adoration. Cette retraite m’a confirmé que beaucoup de personnes viennent à l’Arche pour découvrir une forme de vie différente de celle proposé par nos sociétés : une vie communautaire qui n’est pas facile mais qui donne sens à leur vie.

 

Durant cette retraite une jeune femme est venue me voir. Son histoire est semblable à celle de tant d’autres. Elle vient d’une famille heureuse, elle a réussi ses études et a trouvé un travail qui la passionnait ; elle avait des amis. Mais elle me disait qu’elle n’était pas heureuse : une partie de son être demeurait insatisfaite. Un ami lui a suggéré de prendre une année à « perdre du temps » pour les autres, car elle était hyper-active. Par internet, elle est tombée sur une communauté de L’Arche. Elle s’y est rendue et y vit une véritable transformation. Elle découvre de plus en plus que son hyper-activité était une fuite de la relation. Toute relation provoquait en elle une angoisse et une malaise. Elle remplissait sa vie de projets. Dans sa communauté, disait-elle, elle est obligée de faire descendre ses masques, d’accueillir celui qui est en face d’elle et de découvrir qui elle est en profondeur. C’est un chemin de croissance et de vie pour elle, un chemin de paix et de vérité. C’est un chemin où elle est en train de découvrir la présence de Dieu caché au plus profond d’elle-même et des autres : un Dieu de lumière et d’amour. Cette jeune femme est en train de découvrir non plus seulement la générosité mais la communion des cœurs qui transforme.

 

Puis du 1 au 4 avril, j’ai donné une retraite dans un abbaye au sud de l’Angleterre où nous étions environ 270 personnes, dont à peu près 120 de l’Arche et de Foi et Lumière. Je vois combien il est indispensable pour les assistants – et pour nous tous - de prendre du temps hors de la vie quotidienne pour découvrir le sens de ce que nous vivons, pour renouveler notre vision et trouver la paix et la sagesse pour continuer la route. Notre danger, c’est la fatigue, le stress, le « trop de choses à faire ». Nous avons besoin de nous replonger dans l’Evangile pour découvrir – redécouvrir - que nous sommes aimés de Dieu et envoyés par Dieu pour bâtir la communauté. Nous avons besoin du repos et du silence, silence extérieur et intérieur, pour écouter ce que Dieu désire aujourd’hui de nous, pour ne pas subir la vie mais choisir la vie qui nous est donnée. 

 

Nous avons besoin de ce silence pour pouvoir accepter des changements en nous et autour de nous chaque jour. Toute notre vie est faite de changements…parfois de changements majeurs : choix de vie, maladie, deuil ; parfois  de petits changements intérieurs où on grandit dans l’écoute et l’amour des autres. Chacune de nos vies est un mystère de croissance, de changement et de transformation. De notre naissance jusqu’à notre mort, nous sommes en continuel mouvement de croissance et de décroissance, de joies et de deuils, de choses planifiées et d’événements inattendus. Chaque jour, nous sommes appelés à nous adapter à du nouveau, à des crises ou des manques ou des dons nouveaux.

 

Ce qui ne change pas, c’est l’importance de la Parole de Dieu, la parole de sagesse, de vérité et de justice et du don de l’Esprit Saint et du besoin des autres pour continuer à grandir et rester fidèles dans l’amour les uns pour les autres et pour être un signe dans notre monde.

 

Pendant cette Semaine Sainte, je donne la parole chaque jour  dans une petite retraite à la Ferme de Trosly. Nous suivons Jésus sur son chemin de descente dans la faiblesse et la pauvreté. Jésus a été rejeté car il appelait au changement ;  il appelait les gens à changer leur cœur, à changer leur façon de vivre et d’accueillir les autres – surtout les personnes différentes.  Nous ne pouvons pas rester statiques. Ces changements, ces deuils ou l’accueil de nouvelles responsabilités, sont parfois difficiles car il y a de telles puissances en chacun de nous qui nous empêchent d’avancer. Elles nous incitent à rester fortifiés derrière des murs, des barrières, de notre groupe, de notre famille, de notre communauté…pour nous retrouver en sécurité dans le déjà fait, le déjà connu.  La passion de Jésus est une passion d’amour, une passion douce,  une passion patiente. Jésus a une grande soif de vivre chaque jour davantage à l’intérieur de nous pour que nous vivions l’évangile et soyons au service les uns des autres. Et le plus grand désir de Jésus c’est la paix, l’unité. Son dernier geste sur la croix ce fut d’unir Marie et Jean dans une relation aimante et transformante.

 

La paix de Jésus, c’est sa présence qui nous unifie :« Je serai toujours avec toi…n’aies pas peur »   Nous vivons un temps de très grande insécurité. Tout est fragile au plan du monde, de nos pays, de nos communautés..  Nous pouvons planifier un peu, mais nous ne pouvons pas contrôler l’avenir. Comment vivre cette insécurité dans la confiance ?  Comment accueillir des éléments conflictuels - car il y a toujours et partout  des éléments conflictuels.  La paix est quelque chose que nous sommes appelés à construire chaque jour dans nos communautés. Mais travailler pour la paix implique que nous abandonnions les armes. Comme l’a dit le Patriarche de Constantinople, Athénagoras, mort il y a quelques années :

 

 « Il faut mener la guerre la plus dure qui est la guerre contre soi-même

Il faut arriver à se désarmer.

J’ai mené cette guerre pendant des années,

Elle a été terrible. Mais maintenant je suis désarmé.

Je n’ai plus peur de rien, car l’Amour chasse la peur.

Je suis désarmé de la volonté d’avoir raison,

de me justifier en disqualifiant les autres.  

Je ne suis plus sur mes gardes, jalousement crispé sur mes richesses. J’accueille et je partage.  

Je ne tiens pas particulièrement à mes idées, à mes projets.

Quand on se désarme, on se dépossède,

si l’on ouvre au Dieu-Homme qui fait toutes choses nouvelles,

alors Lui, efface le mauvais passé

et nous rend un temps neuf où tout est possible ».

           

Je voudrais suivre son conseil et me laisser désarmer davantage.

 

Je demeure en communion avec chacun et chacune de vous et je rends grâces pour cette communion qui nous unit tous et qui nous permet ensemble de devenir des artisans de paix.

Jean Vanier

*  *  *

Trosly, Avril 2003

Tout ce qui se passe actuellement dans le monde est profondément inquiétant. Pourtant je garde confiance. Certes, des gouvernements, des groupes religieux et culturels, des cœurs se ferment et se durcissent ; ils ont besoin d’affirmer leur identité par la force de prouver qu’ils sont les meilleurs. Mais, en même temps, de plus en plus de personnes d’appartenances très diverses se lèvent pour affirmer qu’il est possible de résoudre des conflits par le dialogue, qu’il existe une justice universelle, qu’ensemble nous pouvons nous engager sur les chemins de la paix. Elles croient que le bonheur se trouve dans la coopération, la compassion, l’écoute et l’acceptation mutuelles et elles mettent ensemble leurs dons et leur compétence au service des personnes les plus démunies. C’est pour cela que je garde confiance. Chacun de nous est appelé à être compétent et à faire des efforts pour grandir humainement et spirituellement et se mettre au service des autres. Cela demande de l’humilité, une ouverture et une écoute. Etre là non pour prouver qu’on est supérieur aux autres, mais pour se mettre ensemble au service du bien de tous.

La vie communautaire à l’Arche et à Foi et Lumière nous aide à découvrir que la faiblesse peut être une occasion de partage, d’échanges, de rencontres, de coopération, d’amitié. René Leroy du « Levain » à Compiègne a dit un jour : « Moi, tout seul, pas capable ». Accueillir sa faiblesse est un signe de maturité. « Oui, tout seul je ne peux pas tout faire. J’ai besoin de toi ». Une communauté ne vit que parce que nous avons besoin les uns des autres. La paix ne peut advenir que si nous découvrons et respectons l’apport de chaque culture, de chaque peuple, dans ce qu’ils ont de meilleur.

Le cœur humain est tellement blessé que nous avons souvent peur de dire « J’ai besoin de toi ». Nous avons peur d’admettre nos incapacités et nos limites. Pour faire tomber les murs que nous avons créés autour de nous, pour nous désarmer, nous accueillir tels que nous sommes, devenir vulnérables, nous avons besoin d’une force nouvelle qui vienne de Dieu. Jésus dit à Paul : «Ma force se déploie dans ta faiblesse » (II Cor 12). Mais pour nous appuyer sur Dieu, pour distinguer entre une faiblesse qui nous tourne vers Dieu et une faiblesse qui est peur et dépression, nous avons besoin d’être aimés et bien accompagnés.

Jésus nous montre le chemin de l’amour : « Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés » (Jn 13,14). Seul l’amour reçu guérit nos cœurs et nous amène à aimer. Seul l’amour reçu nous permet d’accueillir notre faiblesse. La force si souvent casse, rabaisse, détruit, fait peur et éveille des sentiments de vengeance. L’amour fait découvrir à l’autre qui il est, lui révèle sa bonté fondamentale et fait émerger ce qu’il y a de plus beau en lui. Il est vrai que Jésus qui a tant aimé les gens a été lui-même rejeté, blessé, arrêté et finalement mis à mort . Mais sa faiblesse et ses souffrances sont source de vie. Nous avons besoin de cette eau, signe de l’Esprit Saint, qui coule de son cœur transpercé, pour avoir le courage et la force de prendre le chemin du désarmement, de la vulnérabilité, de l’ouverture aux autres.

La faiblesse de Jésus a été suivie de sa résurrection. La résurrection n’est pas un événement spectaculaire ; elle est humble, petite, cachée. Jésus n’a pas voulu humilier ceux qui l’avaient humilié. Il apparaît à Marie de Magdala, puis à quelques uns des disciples, non pour les juger ou les critiquer de leur manque de confiance au moment de sa détresse, mais pour leur donner la paix : « La paix soit avec vous ». Puis, il les envoie dans le monde pour être à leur tour signes de paix et de pardon. Nos communautés de l’Arche et de Foi et Lumière, avec beaucoup d’autres, veulent être de petits signes que l’amour, la paix, la communauté sont possibles.

Toutes les grandes religions nous rappellent que pour que notre vraie personne émerge, pour qu’un amour puisse jaillir du plus profond de nos coeurs, il faut nous dépouiller de nos égoïsmes et de nos peurs. Jésus nous rappelle souvent que pour vivre et porter des fruits il faut mourir à nous-mêmes. Il nous promet l’Esprit Saint pour que nous puissions renaître dans l’amour. C’est un long mais très beau chemin sur lequel nous voulons tous marcher pour que nos communautés rayonnent la paix.

Avec Odile Ceyrac je viens de donner une retraite pour 85 assistants de première année qui venaient de 40 communautés. Voilà près 20 ans que nous donnons ce type de retraite. Avec l’équipe d’organisation et les prêtres accompagnateurs, nous nous disions que nous avons rarement vu à ces retraites un groupe d’hommes et de femmes aussi mûrs et capables d’un tel silence. En vivant avec ce groupe je me suis dit qu’il y a une grande espérance dans l’Arche. Ces hommes et ces femmes étaient si ouverts à la parole, aux partages, au mystère de la faiblesse de Dieu qui est plus fort que toutes les sagesses humaines. Le chemin d’accueil de la faiblesse n’est pas une utopie ; il est un chemin de paix que beaucoup commencent à prendre.

Et notre frère Raphaël est parti ! Il a rejoint le Père Thomas et tant d’amis de l’Arche et de Foi et Lumière. Il était la première personne j’ai accueillie, avec Philippe. Raphaël nous a devancés dans le Royaume de Dieu, au Banquet de l’Amour,.lui qui disait si souvent « me marier, me marier » ; lui qui aimait tant râler en regardant sa montre et en disant « trop tard, trop tard » ; lui qui après une violence savait demander pardon en pleurant. ; lui qui regardait chacun avec une telle tendresse et qui savait rire aux éclats et faire rire tout le monde ; il est entré dans les noces éternelles. Il aimait sa communauté, « La Rose des Vents ». Il aimait l’Arche et était tant aimé. Il va veiller maintenant sur nous. Dieu nous a bénis en l’orientant le premier à l’Arche, avec Philippe. Raphaël nous a ouvert un chemin d’amour. Je rends grâce pour sa vie et pour tout ce que j’ai reçu de lui. Sa faiblesse m’a aidé à accueillir mes propres faiblesses et à dire : «J’ai besoin de toi ».Tant de vous m’ont envoyé des messages de communion et de tendresse à l’occasion de son départ. Merci ! J’ai senti combien nous sommes une famille créée par Dieu où nous avons besoin les uns des autres.
Que la paix de Dieu soit avec chacun.

Je t’embrasse,

Jean Vanier

*  *  *

Trosly, janvier 2003

Au début de cette nouvelle année 2003, mon cœur est plein de gratitude. Dieu veille avec tant de bonté et de sollicitude sur l’Arche et Foi et Lumière. En septembre, s’est tenue près de Rome la rencontre internationale de Foi et Lumière à laquelle participaient les coordinateurs et des aumôniers nationaux de 65 pays ainsi que le Conseil International. C’était bon d’être ensemble pour ce temps de partage, de ressourcement et de fête. Viviane Le Polain (de Belgique, maman de Laurent atteint d’un lourd handicap) a été élue comme coordinatrice internationale et Roy Moussalli (de Syrie) comme vice-coordinateur international. Le temps que je me suis fixé pour quitter les conseils internationaux de l’Arche et de Foi et Lumière approche. Je suis dans la confiance car je sens profondément que nos deux grandes familles reposent entre de bonnes mains.

Il est vrai aussi que ces deux familles sont très fragiles sous bien des aspects. Elles ont un grand besoin de la Providence de Dieu. Mais comme elles sont fondées toutes les deux sur la présence des personnes faibles et vulnérables, qui crient pour la présence et la communauté, elles sont solides. Nos communautés s’appuient sur le fait que chaque membre est infiniment précieux, créé par Dieu et pour Dieu. Toute la vie de nos communautés a pour finalité la croissance humaine et spirituelle et l’union à Dieu de chacun de leurs membres. Plus je vieillis, plus j’aime être avec les personnes les plus faibles de nos communautés qui le plus souvent sont si simples, si ouvertes, si aimantes, accueillant sereinement la réalité de leur état. Peut-être est-ce parce que moi aussi je me sens plus faible. Le cœur à cœur avec eux me donne la paix. 

Nous sommes dans une époque perturbée. Tant de personnes se sentent dans l’insécurité. Leur peur de l’avenir est grande. Alors que je vous écris cette lettre, le monde redoute que les Américains déclenchent une guerre en Irak…avec quelles conséquences ?…le pétrole ?..  le Moyen Orient?… Et au milieu de ce vaste monde se trouvent des foules de gens vulnérables, sans défense, sans travail, sans logement, sans argent…

Mais voilà que nous venons de vivre Noël : « Soyez sans crainte, car voici que je vous annonce une grande joie : aujourd’hui vous est né un Sauveur… ». Et les anges chantent : « Gloire à Dieu au plus haut des cieux et sur la terre paix aux hommes qu’Il aime » (Lc 2,10-13).. Guerre et paix. Désespoir et espérance.

Je suis en train de lire le livre d’Andrea Riccardi,  « Ils sont morts pour la foi », qui racontent comment des centaines de milliers, même des millions d’hommes et de femmes ont été emprisonnés, torturés et tués durant le vingtième siècle. Ce livre dit la brutalité, l’horreur, le sadisme et la haine de tant de gens qui se sont acharnés sur des personnes qui croyaient en Dieu, en l’être humain, en l’Amour. En même temps, ce livre révèle la beauté de tous ces hommes et ces femmes qui ont osé dire « oui » à l’humain, à la liberté, à l’amour et à Dieu ; « non » au mal ;  ils n’ont pas voulu succomber à la peur ou à la pression des idéologies qui

éveillent et entretiennent la haine. 

Etty Hillesum, une jeune femme juive, hollandaise, qui est morte à Auschwitz en novembre 1943,  n’a jamais condamné les lâches ou les bourreaux ; elle ne s’est pas lamentée sur son sort tragique ; elle n’a jamais désespéré de la bonté et de la beauté de la vie.   « Je suis prête », écrit-elle , «  à tout accepter, tout lieu de la terre où il plaira à Dieu de m’envoyer, prête aussi à témoigner à travers toutes les situations jusqu’à la mort, de la beauté et du sens de cette vie. Si la vie est devenue ce qu’elle est, ce n’est pas le faute de Dieu mais la nôtre. Nous avons reçu en partage toutes les possibilités d’épanouissement, mais nous n’avons pas encore appris à exploiter ces possibilités ».   Au désert de l’amour, elle a découvert l’Amour; elle a découvert l ‘espérance ; elle a découvert Dieu. Etty et tant de martyrs de notre temps me font renaître dans la confiance de Noël. Oui, il y a une bonne nouvelle, « un Sauveur nous est né «.  Ne sommes-nous pas tous appelés à être des témoins (en grec le mot martyr et témoin est le même), des témoins de paix dans nos sociétés d’individualisme exacerbé, en vivant plus simplement là où nous sommes dans le partage de nos vies avec des personnes plus faibles ? Je demeure profondément touché par Jean-Paul II, ce pape âgé, atteint de lourds handicaps qui continue à crier « la paix » et « la confiance ».

En ce moment, l’Arche est affrontée à de nombreuses difficultés : manque d’assistants, manque d’argent, pressions venant de nouveaux règlements des autorités légales de nos pays qui veulent nous « normaliser ». Mais peut-être les plus grandes difficultés viennent-elles de notre propre manque de foi dans l’Arche, dans l’Evangile, dans les personnes que nous accueillons, dans les valeurs et l’importance de notre vie communautaire. Un des plus grands dangers de notre époque n’est-il pas le manque de foi dans ce qui est véritablement humain ?  La richesse et le confort de nos pays occidentaux peuvent assombrir nos cœurs et enlever le goût de vivre dans la vérité.

Personnellement, je vais bien, grâce à Dieu. J’apprends à mieux gérer mon âge, 74 ans, ma faiblesse, ma fatigue, mes désirs. J’ai encore beaucoup à apprendre et à accueillir. Je vois les faiblesses et les failles de l’Arche et de Foi et Lumière, mais je vois encore plus leur beauté et leur sens dans le plan de Dieu.

Merci à chacun et à chacune de vous qui m’avez écrit un message pour Noël et pour la nouvelle année. Oui, mon cœur est plein de confiance et de gratitude !  Je me sens bien dans cette grande famille que Dieu nous donne,  ces liens profonds qui nous unissent, cette communion …Que tous ensemble nous puissions être fidèles à l’Amour, nous soutenir les uns les autres et être une petite lumière dans notre monde, pour révéler l’espérance.

Jean

*  *  *

Trosly, juin 2002

Je reviens de l’Assemblée Générale à Swanwick. Elle m’a profondément marqué et, j’espère, changé. Nous étions 250 représentants de 120 communautés de l’Arche, de toutes cultures, confessions chrétiennes, religions et langues. Très unis autour de la vision de l’Arche, autour de la personne plus faible mais en même temps nous découvrant les uns les autres, créant des liens profonds d’amitié et de cœur. Nous avons formé une véritable communauté aimante et ouverte pendant la semaine. Nous avons pris conscience que l’Arche forme un corps vivant.

Lorsque je réfléchis sur les 38 ans de l’Arche je vois quatre temps. Le temps où Sue était coordinatrice internationale: c’était le temps des fondations en Inde, en Haiti, en Honduras, en Côte d’Ivoire, au Burkina Faso, en Australie, au Canada, aux Etats-Unis et dans beaucoup de pays d’Europe. Puis il y a eu le temps de l’unification de la Fédération avec Claire qui a abouti à la nouvelle Charte. Puis, avec Jo le temps de la consolidation et la nouvelle constitution. Aujourd’hui, avec Jean-Christophe, c’est le temps du renouveau après ces 38 ans de vie , une reprise de conscience de ce que nous sommes, de notre identité et notre mission.

Le monde a changé depuis 1964 quand l’Arche fut fondée. Et L’Arche elle-même a changé. Nous avons atteint une certaine maturité. Nous sommes confrontés à de nouveaux défis et de nouveaux dangers. Il fallait nommer les difficultés, celles qui viennent de l’extérieur de l’Arche, et celles de l’intérieur. Nommer nos manques et nos doutes. Qui sommes-nous aujourd’hui? Que voulons-nous? Qu’est-ce que Dieu nous dit aujourd’hui? A quoi nous appelle-t-il? Ces questions étaient au cœur de notre rencontre. Nous étions à la fois touchés, éveillés, secoués et confirmés, car L’Arche nous est confiée. Son avenir dépend de chacun de nous. À nous de la construire comme elle est appelée à être. Défis, peurs, craintes, car il faut nous mettre en route, nous convertir, retrouver le cœur, l’essentiel. Mais également un grand souffle d’espérance. Nous sommes nés de Dieu. Dieu est toujours là, sera toujours là, pour nous conduire vers un enracinement plus profond en Lui et vers une fécondité nouvelle. « Nous ne sommes plus des étrangers mais des pèlerins ensemble » dans un monde difficile. Des pèlerins d’espérance et de paix. Il y avait également avec nous des hommes et des femmes de sagesse, des différentes églises, pour nous aider à relire notre histoire et redécouvrir qui nous sommes et ce que nous sommes appelés à être sous le regard de Dieu.

Pour moi, à ce moment de mon histoire, cette Assemblée a été un temps fort. Je quitterai bientôt le conseil international. Le temps est venu de ne plus avoir un rôle dans les structures, pour être là comme un témoin qui annonce et vit le mystère qu’il nous est donné de vivre: être là avec une grande confiance en Dieu, dans les structures, en Jean-Christophe et Christine et tous les responsables d’aujourd’hui. Être là pour vivre la communion, être source d’unité. Être là pour dire merci à Jésus et pour être heureux au cœur de notre famille en marche, pour marcher humblement avec notre Dieu.

Personnellement je prends de plus en plus conscience de combien nous sommes tous appelés à être des témoins de paix et à former des communauté de paix. Mais la paix est si fragile. Depuis le 11 septembre il y a eu tant de signes de guerre. La véritable paix n’est pas simplement l’absence de guerre ni la co-existence pacifique. L’absence de conflit armé est certes un début de paix. Elle permet à des gens différents de vivre les uns près des autres sans se faire de mal. Elle permet de vivre plus ou moins sans peur. Mais la véritable paix n’est-elle pas plus que la co-existence pacifique?

Dans un pays que j’ai visité dernièrement on m’a dit que les catholiques et les orthodoxes vivent les uns près des autres géographiquement, dans un même village en s’ignorant totalement. Les catholiques se voient entre eux, ont les mêmes certitudes, vont à la même église, de même pour les orthodoxes. Ils ne se rencontrent jamais, il n’y a pas de dialogue. Est-ce la paix? Les membres de différents groupes, ethnies, races, classes sociales, religions peuvent co-exister dans un même pays ou une même ville, respecter les lois en vigueur, tout en s’ignorant mutuellement. Le jour où, manipulé par une propagande subtile, un groupe soupçonne que l’autre risque de le dominer ou l’opprimer, des peurs montent. Et la peur engendre vite la haine, la violence et la guerre. Ne trouvons-nous pas des choses semblables dans nos propres communautés? Est-ce que nous nous rencontrons véritablement?

Aller vers l’autre, se rencontrer, dialoguer ensemble, demandent un effort. Apprendre à s’apprécier mutuellement n’est pas facile. On m’a parlé d’un prêtre orthodoxe qui, durant la guerre au Kosovo, cachait des Kosovars qui étaient en danger du fait de l’avancée de l’armée serbe. Puis, lorsque l’armée serbe a dû se retirer et que les Kosovars ont repris leurs maisons et leurs villages, il a caché des serbes qui étaient en danger. Ce prêtre était libre de voir dans l’autre, différent, un être humain, une personne aimée de Dieu. Il a su rencontrer réellement d’autres qui étaient différents, dépassant les murs de sa culture et de sa religion.

Vers 1119, au début de la quatrième croisade contre les Sarrasins, François d’Assise, « il poverello » de Dieu, est parti à pied pour rencontrer le Sultan en Egypte. Homme de paix. Signe de paix. Les deux hommes se sont rencontré véritablement et se sont appréciés. La guerre n’a pas été arrêtée mais François et ses frères étaient un signe d’espérance. François et se frères étaient convaincus que leur façon de bâtir la paix dans le monde était de servir et de vivre avec les pauvres, les faibles, les plus rejetés quelque soit leur culture. Et nous? Croyons-nous qu’en partageant nos vies, dans la simplicité, jour après jour, nous travaillons, nous aussi, pour la paix? Et que nos communautés elles aussi peuvent devenir signes d’espérance dans notre monde aujourd’hui?

Mais comment s’enraciner dans sa propre culture et tradition religieuse tout en s’ouvrant à d’autres? Comment ne pas simplement co-exister avec d’autres, chacun restant plus ou moins enfermé dans ses certitudes et un sentiment de supériorité? Comment entrer véritablement en relation avec d’autres et voir la lumière de Dieu en chacun? Entrer en relation implique une écoute profonde, une ouverture, une certaine vulnérabilité même, qui nous amènent progressivement à une certaine amitié avec ceux qui sont différents.

Si nous nous enfermons dans notre culture, il y a danger. Mais il y a danger également si nous cherchons simplement à être ouverts aux autres sans approfondir notre propre culture et notre propre foi. Très vite les seules valeurs deviennent les loisirs, la croissance financière, le sport. Le but de chaque culture et religion n’est pas d’enfermer les gens mais de permettre à chacun de s’ouvrir davantage à Dieu et à chaque personne qu’il a créée.

C’est là le but de nos communautés de l’Arche et de Foi et Lumière: être des écoles de relations. Il y a beaucoup d’écoles pour développer les compétences intellectuelles, pour aider chacun à se former et à développer ses capacités humaines et à approfondir sa foi religieuse. Il n’y a pas beaucoup d’écoles du cœur, de la relation, de la compassion pour nous aider à nous ouvrir à ceux qui sont différents et à les comprendre.

Si j’ai commencé l’Arche avec Père Thomas en 1964, pour venir en aide aux personnes ayant un handicap, enfermées dans des grandes institutions, c’était pour leur permettre de devenir plus humaines et de connaître l’amour de Dieu. Aujourd’hui je vois l’Arche non seulement venir en aide aux personnes ayant un handicap mais être une école d’amour et de paix, une école de vie et de sagesse. Nous avons tous tellement besoin d’être fortifiés et transformés dans nos cœurs et nos esprits pour devenir des hommes et des femmes de paix. Les personnes ayant un handicap sont des maîtres extraordinaires dans ce domaine. Tant d’entre elles sont si accueillantes et ne cherchent pas d’abord à quel groupe l’autre appartient; elles voient le cœur, la personne derrière l’étiquette. Si vite elles peuvent manifester de l’amour quand d’autres plus capables jugent et voient d’abord le négatif et la différence. Être une école d’amour et de relation exige un vrai travail sur nous-mêmes, un effort pour nous enraciner davantage en Dieu, nous rencontrer mutuellement et nous raconter notre histoire, partager non seulement nos qualités mais aussi nos pauvretés. Ce n’est pas facile d’être constamment à la recherche de l’unité dans nos communautés, de pardonner sept fois soixante-dix-sept fois.

Ces derniers mois ont été pleins pour moi. Plusieurs voyages pour Foi et Lumière: dix jours en Malaysie et à Singapore avec Bella, coordinatrice de Foi et Lumière en Asie; une semaine en Hongrie pour le conseil international;quelques jours en Yougoslavie, à Belgrade et dans le nord de la Serbie, une retraite en Espagne à Salamanca. J’ai passé dix jours en Haiti et à Saint Domingue pour le Conseil International de l’Arche et une visite aux communautés. Une semaine de retraite en France pour 95 jeunes assistants de l’Arche venant de différents pays d’Europe. Oui, c‘était bien plein. Il y a tant de divisions dans notre monde et en même temps, dans chaque pays, tant de merveilleuses semences de paix. J’apprend beaucoup en traversant les frontières. Jésus, Prince de la Paix, a fait tomber les murs d’hostilité, des deux peuples - étrangers l’un à l’autre -il en a fait un, par ses souffrances et sa mort (cf Eph 2). Jésus nous appelle à être un signe de cet amour entre nous et avec d’autres. Je crois de plus en plus que les jeunes et les moins jeunes en recherche d’un engagement de vie dans ce monde divisé veulent découvrir des communautés de paix et d’amitié, comme l’Arche et Foi et Lumière. Et je veux faire miennes les paroles de Martin Luther King:

« Je crois que la vérité et l’amour sans conditions auront le dernier mot. La vie, même vaincue provisoirement, demeure plus forte que la mort. Je crois également qu’un jour toute l’humanité reconnaîtra en Dieu la source de son amour. Je crois que la bonté salvatrice et pacifique deviendra un jour la loi. Le loup et l’agneau pourront se reposer ensemble, chaque homme pourra s’asseoir sous son figuier, dans sa vigne, et personne n’aura plus de raison d’avoir peur ».

Soyons ensemble des pèlerins qui croient à la paix, qui travaillent pour la paix, dont les cœurs sont enveloppés de paix.

Je vous embrasse, dans le Dieu de la paix,

Jean Vanier

*  *  *

Trosly, décembre 2001

«C’est donc le Seigneur lui-même qui va vous donner un signe. Voici: la jeune fille est enceinte et va enfanter un fils qu’elle appellera Emmanuel. De laitage et de miel il se nourrira jusqu’à ce qu’il sache rejeter le mal et choisir le bien» ( Is.7.14).

Merci pour tous vos messages d’amour et de communion. Je viens vous souhaiter la paix et la joie de Noël. Ces vœux viennent au moment où je n’ai jamais autant ressenti la souffrance et les brisures de nos sociétés: le conflit entre Israël et la Palestine, le choque du 11 septembre, la guerre en Afghanistan, l’extrême pauvreté, les injustices et les inégalités partout. Jamais non plus je n’ai pris autant conscience de mes propres fragilité, insuffisances et brisures. En même temps je n’ai jamais été aussi reconnais-sant envers Jésus pour l’Arche et pour Foi et Lumière comme petits signes d’amour dans le monde.

Ces derniers mois, j’ai donné un certain nombre de retraites et de conférences. Je cherche toujours  à faire découvrir comment ceux qui sont faibles peuvent nous guérir de nos préjugés, de notre désir d’être puissant et reconnu ; comment ils peuvent nous conduire sur le chemin de la paix. Ils ne recherchent  pas le pouvoir mais crient leur besoin d’être compris et aimés. La force de leur cri et leur soif d’amitié est comme un ciment qui nous unit. Leur faiblesse même, notre  faiblesse à chacun, est comme un appel à former une communauté.  Les gens ont soif d’un tel message qui peut leur donner espérance et vie. Le monde est malade de ses rivalités, de ses incompréhen-sions et de sa recherche du pouvoir. Voici un extrait de « En attendant Adam » de Martha Beck. « C’est l’histoire d’un couple, tous deux étudiants à l’université de Harvard, qui ont découvert en cours de grossesse que leur fils aurait un handicap mental. Ils ont décidé de permettre à leur bébé de naître. Ce qu’ils n’ont pas réalisé c’est qu’eux-mêmes de leur côté allaient « naître », petits enfants dans un monde nouveau où les professeurs de Harvard sont des élèves peu doués et les enfants ayant un handicap de grands maîtres. »

Nos communautés sont bâties sur la tendresse, la bonté, le respect de chacun, parti-culièrement des plus faibles  et elles sont un signe d’espérance pour le monde. Pourtant dans les pays riches nos communautés sont quelquefois bridées par des lois et des réglementations de plus en plus rigoureuses. Les législateurs et les autorités locales ont parfois peur des communautés parce qu’ils les assimilent à des sectes et redoutent le lavage des cerveaux. Cependant tous nous avons besoin d’une commu-nauté, d’un lieu d’appartenance où nous pouvons célébrer la vie ensemble et nous engager les uns par rapport aux autres, un lieu où nous apprenons à nous accepter comme nous sommes et à pardonner. Nos sociétés, inspirées par un très fort individu-alisme, ont peur de l’engagement. C’est pour cela que la vie de famille, le mariage, la vie communautaire, sont si fragilisée aujourd’hui. Beaucoup de nos communautés de l’Arche sont en difficulté parce qu’elles manquent de fonds et surtout d’assistants engagés. Certains assistants de l’Arche ayant un réel désir de s’engager à l’Arche, se demandent  si c’est vraiment possible pour la vie entière, si ce peut être leur vocation, s’ils y auront une place quand ils vieilliront.

Notre monde traverse une période de profonde insécurité. Il n’est pas surprenant que ce sentiment d’insécurité pénètre aussi notre famille et notre vie communautaire. Noël nous rappelle que Dieu a tant aimé le monde qu’Il a envoyé son Fils Bien-aimé dans le monde, pour nous guérir, nous sauver et nous donner la sécurité qui vient de l’amour de Dieu et de notre amour mutuel. C’est alors que nous découvrons l’importance de faire de petites choses avec douceur, dans un esprit de pardon et ainsi créer une vraie communauté.  Nous sommes appelés à devenir des hommes et des femmes de paix et de pardon afin de bâtir des communautés où nous nous faisons confiance les uns aux autres. L’un des grands dangers de notre monde, c’est la division qui vient de la rivalité, du besoin de prouver que nous sommes les meilleurs, du refus de voir et d’accepter la violence en notre cœur. Tout cela peut dégénérer en haine, en conflit, et en guerre. N’y a-t-il pas danger même pour nos communautés et pour chacun de nous d’oublier notre vision en raison de notre activisme et des forces puissantes extérieures qui tendent à nous institutionnaliser, qui se méfient de tout sentiment d’appartenance, qui proclament que le don de soi et l’amour sont impossibles, et nous mettent dans l’insécurité ?

Aujourd’hui plus que jamais, nous avons besoin d’avoir confiance : confiance en Dieu et confiance dans la force douce et tranquille du faible. Au fur et à mesure que je vieillis, mon amour pour ceux qui sont faibles grandit et s’approfondit. J’ai trouvé un havre de paix avec eux à l’Arche. Ma joie sera de mourir et d’être enterré ici où je vis depuis maintenant 37 ans. Au Val, où je vis depuis 20 ans(j’ai vécu dans le premier foyer de l’Arche pendant 16 ans, puis à la Forestière pendant mon année sabbatique), je suis reconnaissant de la façon dont je suis aimé et aidé par chacun au foyer. Même si je ne loge pas au Val, c’est là que je prends la plupart de mes repas, que je me détends après les repas et que je prie tous les soirs. Aujourd’hui, le samedi avant Noël, nous sommes allés chanter des cantiques de Noël et offrir des chocolats dans les autres foyers et chez des voisins: c’est une façon d’annoncer la venue de Jésus, Prince de la Paix, Celui qui vient nous donner la force d’aimer.

Je suis heureux de vieillir ici avec d’autres membres de l’Arche. Notre vie est simple et humaine : rencontrer les gens, leur sourire, prendre du temps avec eux, accueillir des visiteurs, manger et prier ensemble. Je ne fais plus la vaisselle après les repas comme autrefois, car mon foyer me permet de prendre le temps de m’asseoir et de lire le journal. C’est à cela que Jésus m’appelle aujourd’hui. Me réjouir d’être ensemble, en famille, en communauté. Même si je suis encore appelé à voyager pour l’Arche et Foi et Lumière – bientôt en Malaisie, Haïti, Saint-Domingue – j’essaie de garder mes yeux et mon cœur fixés sur Jésus, Marie et Joseph à Nazareth. Jésus a vécu là pendant 30 ans une vie toute simple d’amour et de présence à chacun, révélant à ses voisins, surtout à ceux qui étaient dans le besoin, combien ils étaient aimés et précieux.

Ici à Trosly, il y a aussi les hauts et les bas de la vie, les déceptions, les malentendus, et même les conflits. Mais c’est très humain et naturel. Nous venons de milieux, de cultures, de religions différents et nous avons des tempéraments différents. Mais nous cherchons à nous aimer les uns les autres, à créer dans ce monde brisé qui est le nôtre un lieu tout petit, d’où rayonne l’amour, le pardon et la recherche d’unité. Je crois de plus en plus dans la puissance d’amour de l’Evangile. En même temps nous sommes confrontés tous les jours par l’impossibilité de vivre ce message de l’Evangile sans la présence de Jésus et la sagesse que Dieu nous donne. Mon expérience est que le Dieu d’Amour et que l’Amour de Dieu sont cachés dans ceux qui sont faibles  et vulnérables, dans notre propre faiblesse et notre vulnérabilité. Dieu est caché dans nos communautés de l’Arche et de Foi et Lumière. Dans les ténèbres de notre monde brillent la lumière et l’amour. Que pendant cette Nouvelle Année nos communautés puissent grandir en amour et en simples gestes d’amitié et de pardon.

Je vous embrasse.

Jean Vanier

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Trosly, 14 septembre 2001

Nous sommes tous en état de choc après l’attaque aux Etats-Unis. Elle révèle une fois de plus la terrible vulnérabilité de notre monde et de chacune de nos vies. Beaucoup d’entre nous vivons dans des pays où nous nous sentons en sécurité.  Soudain notre sécurité et notre vision de la vie ont été ébranlées. Devant les réactions d’amis et de beaucoup de nos communautés je réalise combien nous sommes bouleversés et combien nous avons peur pour l’avenir. Certains d’entre nous sont plus profondément atteints parce que des membres de nos familles ou amis ont disparus ou ont été tués. Il semble que le monde ne pourra plus être le même.

Je me sens proche de tous ceux qui sont dans une terrible souffrance. En même temps je sens combien il est important pour chacun de nous de rester profondément centrés sur notre amour pour Dieu et notre confiance en l’amour de Dieu pour nous. Oui, nous sommes appelés à rester debout dans notre espérance. Je rends grâce pour tous ces hommes courageux qui sont allés au secours d’autres qui étaient en extrême danger, beaucoup y ont laissé leur vie.

Notre monde semble devenir fou. Il y a quelques gagnants dans le monde de l’argent, du pouvoir et du succès. Il y a beaucoup plus de perdants, et encore plus de victimes d’injustice partout. Je pense aussi à tous ceux qui, en Afrique, en Asie, en Amérique Latine, au Moyen-Orient et dans les Pays de l’Est, vivent depuis si longtemps dans une extrême pauvreté et dans la violence, les conflits, les guerres civiles, les camps de réfugiés, des situations d’oppression. Nous sommes liés ensemble, dans l’insécurité de notre temps, mais aussi dans notre espérance.

Oui, notre espérance est en Dieu. Notre espérance est dans notre amour les uns pour les autres. Notre espérance est dans notre amitié avec ceux qui sont faibles et/ou dans le besoin. Ne succombons ni à la panique ni à la révolte ni à la vengeance, mais vivons dans la foi. Nous avons tous été appelés par Dieu à être témoins de l’amour. Il y a un grand danger de voir naître de nouvelles formes de racisme et de divisions. Donnons la main à tous ceux qui souffrent, qui pleurent et qui ont peur à travers le monde. Soyons un dans la prière. Souvenons-nous que le moindre geste de bonté et de tendresse, fait dans l’humilité et avec confiance, apporte l’unité au monde et brise la chaîne de la violence.

Vous savez mon amour pour l’évangile de Jean qui ne donne pas simplement les faits de la vie et le message de Jésus, mais révèle aussi un chemin spirituel, mystique, de transformation en Dieu. Il est nécessairement un chemin de compassion et de proximité avec le faible et le pauvre, car Dieu est le Dieu de compassion. Je viens de terminer  une série de 25 demi-heures de partage sur l’Evangile de St Jean, qui sortira à la Télévision canadienne en janvier 2002. Cela a été un énorme privilège pour moi de parler de Jésus à travers les yeux et le cœur de Jean. 

Restons unis dans notre espérance, dans notre engagement les uns envers les autres et  dans notre désir d’œuvrer pour la paix.  

Jean Vanier

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Trosly, 10 juillet 2001

Depuis six mois j’ai eu le privilège de rencontrer plusieurs membres de nos communautés durant des retraites et des visites, en particulier en Inde, aux États-Unis, à l’ouest du Canada, en France, en Norvège et en Irlande.  J’ai été témoin de la tendresse entre les membres des communautés. Je crois qu’on pourrait définir l’Arche et Foi et Lumière par la tendresse. Elles sont des écoles de tendresse. La tendresse, c’est essayer de ne jamais blesser ou faire du mal à une personne faible. La tendresse est humble ; elle est faite d’écoute : écoute de la parole mais aussi et surtout écoute du corps, car souvent les personnes faibles s’expriment essentiellement par leur corps, leurs regards, leurs gestes, leurs cris. La tendresse implique un toucher plein de respect et de vérité, un toucher qui fasse percevoir à la personne faible qu’elle est aimée et appréciée ; un toucher qui soutienne et donne sécurité. C’est très différent d’un toucher possessif qui tend à diminuer l’autre et à empêcher sa liberté. La tendresse est le contraire de l’agressivité qui se manifeste par nos paroles et nos gestes. La tendresse implique une force intérieure qui permet d’aimer en vérité. Elle n’est pas une simple gentillesse qui peut cacher une peur des conflits ; elle demande d’être vrai en toutes choses. Et la tendresse permet d’être vrai.

En 1978, dans le foyer de « la Forestière »,  ici à Trosly nous avons accueilli Françoise Leblond. Elle a maintenant 70 ans ; elle est aveugle ; elle ne parle pas et elle est toujours couchée sans beaucoup de conscience de ce qui se passe autour d’elle. Chaque fois que je vais dans ce foyer je suis émerveillé de voir comment les assistants se comportent avec elle dans le quotidien, de voir leur bonté, leur tendresse, les soins qu’ils lui prodiguent, la façon dont ils lui parlent et lui donnent le repas. Ce que je vois autour de Françoise, je le vois autour de chaque personne faible accueillie dans nos foyers.   

Dans la communauté de l’Arche à Cuise, il y a quelques semaines, Thaddée Proffit, un des membres du foyer de « la Semence » est mort. Thaddée, qui avait un handicap très lourd, était un « maître »  de tendresse. Sa présence communiquait la tendresse et  l’éveillait en nous. Son langage – sans parole -  était un langage de tendresse. Cela ne veut pas dire qu’il n’avait pas aussi parfois un autre langage, celui de la peur, de la colère, de l’angoisse et même de la violence, langage qui cachait sa soif d’une vraie tendresse. Avec son  frère Loïc, du foyer de « la Forestière », qui lui aussi a un handicap lourd, Thaddée a été à l’origine de Foi et Lumière. Camille et Gérard, leurs parents les avaient emmenés tous les deux à Lourdes. Ils n’avaient pas été acceptés dans les hôtels en raison du handicap de leurs enfants. Un seul hôtel leur avait dit oui, mais à condition qu’ils prennent leurs repas dans leur chambre. Camille et Gérard ont partagé leur souffrance avec Marie-Hélène Mathieu. Quelque temps après, nous en avons parlé. C’est donc à cause de Thaddée et Loïc et de la souffrance de leurs parents qu’avec Marie-Hélène et quelques parents nous avons organisé un pèlerinage à Lourdes pour des personnes ayant un handicap mental, leurs parents et des amis, à Pâques 1971.  C’est ainsi que Foi et Lumière est née.

A Pâques, cette année, nous avons célébré le trentième anniversaire de Foi et Lumière par un pèlerinage international à Lourdes. Nous étions 16.500 pèlerins  de 73 pays dont 6.000 personnes ayant un handicap mental. C’était un immense rassemblement de « faiblesse », de personnes qui souffrent et qui ont souffert  et de ceux qui voulaient partager leur vie.  C’était surtout le pèlerinage de la tendresse : une immense tendresse qui appelait la tendresse de Dieu. Loïc et Thaddée étaient là tous les deux ensemble à Lourdes pour la première fois depuis le rejet qu’ils y avaient connu il y a 35 ans. D’une certaine façon aussi nous avons célébré à Lourdes les liens profonds entre Foi et Lumière et l’Arche. Alain Saint Macary  était responsable de la coordination du pèlerinage et à fait appel à plusieurs autres de l’Arche pour l’aider. Et environ 1,100 pèlerins des communautés de l’Arche y ont participé. Il y avait là comme un signe de l’unité entre nous appelée toujours à grandir.

A l’opposé de ce monde de tendresse, il existe un monde de cruauté, où l’on ignore l’écoute des plus faibles, où l’on refuse l’accueil et la  bonté. Récemment, j’ai lu un livre « Sorrow Mountain » (la Montagne de Douleur), écrit par une religieuse bouddhiste emprisonnée par l’armée chinoise au Tibet pendant 21 ans et libérée seulement après la mort de Mao Tse Tung.  Elle décrit comment elle a été torturée, pendue par les poignets et mise dans un cachot pendant neuf mois. Dans l’obscurité de ce cachot, elle reconnaissait le jour lorsqu’elle entendait chanter des oiseaux. Mais les soldats chinois n’ont pas pu écraser son esprit de vérité ni l’amour de son peuple et de sa religion. Elle a résisté dans un état de faiblesse totale. Dans le cachot, pour ne pas se laisser abattre, elle a fait cent mille prostrations devant le Dieu de la Compassion. L’histoire de cette religieuse bouddhiste, Ani Pachem  qui  s’est échappée ensuite au Népal, puis en Inde pour rejoindre le Dalaï Lama, a éveillé en moi un profond respect et une grande admiration. Elle est une de ces personnes remplies de foi, de vie, et de détermination qui ne se laissent pas abattre par les forces du mal, de la haine ou par le désir d’une vie facile.

Je suis touché par tous ceux qui résistent aux tentations du laisser-aller, du désespoir et par tous ceux qui exercent un pouvoir, qui portent des responsabilités et qui demeurent à l’écoute  des faibles, de ceux qui sont différents. Si vite, nous pouvons écraser ceux qui sont plus petits, qui ont peu de défense ou qui sont différents.

Je suis touché par ceux qui croient dans la vie de l’Arche et de Foi et  Lumière, malgré toutes les embûches et les difficultés. Nos communautés sont si fragiles du fait du manque d’assistants, mais aussi du fait de nos attitudes qui ne sont pas toujours empreintes de respect et de tendresse les uns envers les autres, à  l’intérieur de nos communautés, surtout entre assistants, entre anciens et nouveaux, entre les membres des conseils d’administration et les communautés ou avec les parents, les voisins, ceux qui sont « différents » de nous. Si facilement nous pouvons avoir une attitude de dureté par souci d’efficacité. Nous oublions la tendresse de l’accueil de l’autre. Si vite, au nom de la rentabilité et de l’efficacité, nous pouvons écraser d’autres qui sont dans une situation de faiblesse. Je le vois en moi-même : combien je peux me protéger et me fermer par rapport à ceux qui, dans leur faiblesse, me dérangent, surtout quand  je me sens fatigué. Leur faiblesse éveille alors mon angoisse. Comment rester ouvert pour vivre de la tendresse et rester à l’écoute de l’amour de Dieu pour chaque personne et pour nos communautés. Je sens en moi personnellement ce besoin d’être guéri ou « sauvé », ce besoin de la force de Dieu qui était si manifeste en Ani Pachem.

La tendresse fait que je ne juge pas l’autre mais que je l’aide à grandir. Elle me permet de croire que moi-même et l’autre pouvons grandir et changer malgré toutes les apparences et que l’enfant de Dieu en moi comme en lui  peut surgir. J’ai toujours besoin de découvrir davantage cette tendresse vraie qui donne sens à la vie. J’ai besoin de faire davantage confiance en la puissance de l’Esprit de Dieu en moi, pourvu que je l’appelle sans cesse pour qu’Il  change mon cœur de pierre en un cœur de chair.  Nos communautés ne peuvent durer et s’approfondir que si chacun de nous grandit dans cette tendresse qui vient de Dieu. 

« Toi, Seigneur, Dieu de tendresse et de pitié,

lent à la colère et plein d’amour et de vérité,

tourne-toi vers moi, pitié pour moi »  (Ps 86,15).

Je demeure proche à chacun de vous,

Jean Vanier

*  *  *  

Septembre 1999

Je termine mon séjour de 4 semaines au monastère. Je suis reconnaissant aux moines qui m'accueillent chaque année depuis près de 15 ans. Ce temps de silence, de prière, de repos, de marches dans la forêt et de travail intellectuel avec mes deux maîtres et amis, Aristote et Saint Jean, me fait du bien. Cela me permet de me vider des choses à faire, des personnes à rencontrer, des téléphones à donner, des voyages à entreprendre, pour être davantage à l’écoute de Dieu et de l'Arche et Foi et Lumière. J'ai besoin de ce recul pour mieux voir ce que je suis appelé à être et à vivre et surtout pour me replonger dans l'essentiel de l'Evangile.

Dans mon coeur, il y a d'abord une immense reconnaissance à Jésus pour l'Arche et Foi et Lumière. Quel cadeau de connaître des hommes et des femmes ayant un handicap, de partager ma vie avec eux et de devenir leur ami. Chaque année je réalise avec plus d’acuité la merveille des personnes faibles ; leurs coeurs et leurs esprits sont si ouverts, simples, humbles et confiants. Cela me fait du bien d’être auprès d'elles. Je veux donner le reste de ma vie pour être avec elles, pour annoncer leur don, pour lutter afin qu'elles soient mieux reconnues et acceptées dans nos sociétés et nos églises et qu'elles puissent connaître la joie à laquelle elles sont destinées, la joie de se savoir aimées de Jésus.

En juillet dernier, à Québec (Canada) et Cleveland (U.S.A.) j'ai donné des retraites destinées à des jeunes de 18 à 30 ans. Ils étaient accueillis par des personnes des communautés de l'Arche. Dans chacune des deux retraites, malgré une bonne publicité faite dans les aumôneries, les paroisses et ailleurs, il n'y a eu que 60 à 80 jeunes. Cela m’interroge: pourquoi les jeunes ne viennent-ils pas plus aux rassemblements de l'Arche et de Foi et Lumière? Pourquoi dans nos communautés en Europe, y a-t-il surtout des jeunes des pays de l'Est et peu de jeunes du pays? Est-ce parce que l'Arche n'est pas assez connue? Il nous faut travailler à l'annonce de l'Arche par des conférences dans les écoles et les universités, mais n'y a-t-il pas d'autres raisons plus profondes?

Je me demande si les testes prénatals et l'attitude culturelle et sociale par rapport aux personnes ayant un handicap n'augmentent pas la peur des parents d'avoir un enfant "différent" et s'ils n'induisent pas cette peur chez leurs autres enfants? Beaucoup de gens ont peur de la souffrance, peur de rencontrer et de côtoyer des personnes ayant un handicap. C'est vrai qu'il y a quelque chose de fou dans notre vision: affirmer que devenir l'ami des personnes faibles nous libère, nous fait devenir plus humains, nous aide à mieux connaître Dieu, cela semble exagéré, voire impossible. C'est tellement à l'encontre de la culture, et pourtant notre monde a tellement besoin de ce regard de tendresse et compassion. Nous sommes dans un monde de compétition, où l'important est la réussite, le salaire, l'efficacité, les distractions, les stimulations. Beaucoup de jeunes sont pris là-dedans et ont du mal à voir que notre monde a besoin de retrouver l'essentiel: des relations de fidélité, l'accueil des personnes plus faibles, une vie d'amitié et de solidarité manifestés à travers les petites choses. Il ne s'agit pas de faire des choses extraordinaires mais des choses ordinaires avec un amour extraordinaire. Ils ont du mal à voir le sens d'une vie partagée avec des personnes "différentes". Notre vie communautaire avec son quotidien: le travail, la vie du foyer, la cuisine et le ménage, les bains, les réunions, ne semble offrir rien d'extraordinaire. Et pourtant, manger à la même table, servir le pauvre, n'est-ce pas là la vision d'une vie bénie selon l'Evangile?

Comment faire alors pour que l'Arche et Foi et Lumière puissent continuer à vivre, à annoncer les valeurs de l'Evangile? Je suis convaincu que ce que Dieu a commencé, il continuera à le faire grandir et fructifier. Notre monde connaît de moins en moins le Dieu d'Amour et de tendresse pour les exclus et les faibles. Depuis des siècles, partout, on honore les grands, les puissants, les brillants de ce monde et on méprise les petits, les faibles, les moins capables. C'est précisément l'amour de Dieu pour ceux qui sont exclus du mouvement de la société, qui fait que l'Arche et Foi et Lumière continuent. Nos communautés sont signe de la bonne nouvelle de l'amour de Dieu.

Nous sommes appelés à être fidèles à nos Chartes et nous laisser conduire par Dieu et par le plus faible. Cela implique de donner une place importante dans nos vies à Dieu et à l'Evangile. Il ne nous est pas facile de lutter contre nos puissances d’égoïsme. Mais rien n'est impossible à Dieu, pourvu que nous essayions d'être à son écoute et de vivre avec sagesse. A nous de faire de nos communautés des lieux où Dieu et les plus petits sont honorés, où l'amour et la prière trouvent leur place dans le quotidien. Dieu ne peut pas ne pas entendre notre cri, notre espérance.

Ce mois au monastère m'a fait comprendre combien j'ai besoin de conversion, c'est à dire de laisser creuser en moi cette soif de la présence de Dieu, de le laisser me purifier de ce qui empêche l'amour de pénétrer tout mon être et de se donner à travers moi. Chacun de nous et chacune de nos communautés doivent découvrir une sagesse de vie. Si vite nous pouvons être submergés par le travail, le stress, la fatigue. On risque de n'avoir plus de temps pour se ressourcer et cultiver le silence intérieur, la prière, la parole de Dieu, l'amour de la nature et la vie intellectuelle.

Je fais partie des hommes et des femmes menés par l'idéalisme et l'optimisme des années 50-60: plus de guerres, plus de colonisation, plus de décalage entre pays riches et pays pauvres! Mais la réalité est que notre monde et nos sociétés demeurent des lieux de souffrance, d'oppression, de violence, de conflits et d'inégalités. L'intelligence humaine découvre les secrets de la nature, de l'atome, des sources d’énergies nouvelles, les secrets du corps humain et de la génétique. Mais nous ne savons pas orienter nos découvertes pour créer un monde plus juste et accueillant pour chaque personne humaine. Nous ne savons pas comment nous libérer de ce carcan d'égoïsme qui nous enferme en nous-mêmes pour grandir plus pleinement dans l'accueil et la compassion et lutter pour qu'il y ait sur la terre plus de justice et d'amour. Nous ne savons pas éveiller les énergies du coeur qui doivent orienter notre intelligence. C'est un des rôles des plus démunis et donc de l'Arche et Foi et Lumière: éveiller les coeurs à l'amour.

Parfois les gens me demande quelle est mon espérance pour nos communautés. C'est que nous soyons fidèles à notre appel! Peu importe que nous grandissions. Ce que j'espère c'est que chaque communauté soit signe de l'amour de Dieu et que des personnes plus faibles puissent y trouver et donner vie. C'est que la bonne nouvelle soit annoncée aux pauvres, aux captifs, et aux opprimés, et pas seulement à travers nos communautés!. Dieu fait naître d'autres familles spirituelles qui ont les mêmes objectifs et avec lesquelles nous pouvons collaborer.

Ce matin, au moment de partir d'ici, mon coeur est plein de reconnaissance pour chacun de vous, pour chacune de nos deux familles. Elles sont vivantes grâce à vous - vous qui portez des responsabilités, vous qui portez le poids du quotidien, vous qui portez des souffrances, vous qui arrivez dans la communauté, vous qui portez nos communautés par votre présence, votre amitié, votre prière et votre offrande. C'est bon de nous soutenir les uns les autres pour être plus vivants et fidèles jusqu'au bout.

Je demeure proche à chacun de vous,

Jean Vanier

Dessin de Francis Maurice, L'Arche Daybreak

Les Lettres de Jean Vanier